Suite à la critique du tome 2 de la préquel (Avant la Quête T.2 : le Grimoire des dieux ), il m'a semblé nécessaire de revenir de manière plus développée sur les deux oeuvres (la préquel et La quête de l'Oiseau du Temps) et leurs différences.
Car voici venir le temps des "mais..." et des "comparé à...." que je n'ai pu m'empêcher de venir me titiller à la lecture de cette préquel et je suppose que je ne suis pas le seul.
Impossible de lire ce nouveau cycle sans penser constamment à l'Autre, le chef-d'oeuvre de la fantasy en bande dessinée (c'est mon avis). Une situation qui rappelle d'ailleurs un certain Star Wars dont l'exemple s'impose (une préquel de qualité moindre, du moins pour les épisodes I et II).
Et quelque soient les mérites des deux premiers tomes de cette préquel et malgré le fait que ce sont les mêmes auteurs qui officient, la constatation s'impose : on reste en-dessous de la Quête. Et ce sentiment est rattaché, outre les histoires proposées, à deux aspects en particulier : les personnages et l'émotion. Mais comme il serait injuste de comparer ces deux tomes de la préquel à la Quête dans son intégralité, je me contenterai toujours de mettre en vis-à-vis les deux tomes de chaque cycle. Ce qui me semble déjà assez éclairant.
Les personnages
Malgré le fait que certains personnages sont évidemment repris (Bragon et Mara au premier chef), il faut avouer que ni ceux-ci ni les personnages secondaires n’inspirent le même intérêt que dans la Quête. Ou disons plus clairement : pas la même sympathie (ou empathie, ou même antipathie) ce qui renvoie au problème de l'émotion.
Les auteurs peinent à retrouver la force et l'humour cocasse qui existait dans le trio vedette de la Quête : Bragon vieillissant, Pélisse et Messire L'inconnu (auxquels on pourrait ajouter Bulrog par la suite).
Dès le milieu de La conque de Ramor, ces trois-là nous faisaient pleinement adhérer à leur aventure. Il y avait de l'entrain, des dialogues souvent savoureux autant dans le registre humoristique que dans la gravité (en comparaison, ceux du nouveau cycle ne laissent aucune trace dans ma mémoire) et surtout une alchimie entre les trois (ou quatre) qui fait défaut aux personnages de la préquel. Même l'amitié entre Bragon et Javin, pour rafraîchissante qu'elle soit, ne fait pas d'étincelles (juste quelques gnons).
Mais la différence la plus marquante reste bien sûr Pélisse, un personnage qui porte littéralement toute l'histoire de la Quête (rien d'étonnant à ce qu'elle soit présente sur toutes les couvertures, du moins dans la première édition) mais aussi et surtout impose une présence physique...hum...disons qui ne passe pas inaperçue et une forte personnalité. Sans Pélisse, la Quête n'aurait pas été la même, tant le personnage est emblématique.
En comparaison, la jeune Mara de la préquel - malgré un physique presque aussi flamboyant - paraît bien terne et a beaucoup de mal à s'imposer dans l'histoire autant que dans l'esprit du lecteur. Capricieuse et égoïste dans le tome 1, gagnant un peu en maturité dans le tome 2, elle demeure malgré tout un personnage sans grand relief comparé à sa future "fille".
Quant à Bragon, il a au moins une excuse, guidée par la logique scénaristique : on ne peut pas demander à un jeune homme encore inexpérimenté d'avoir la même présence imposante affichée par l'homme mûr qu'il deviendra plus tard mais aussi cette nostalgie mélancolique qui rendait le vieux Bragon si touchant.
C'est sans doute une des raisons qui expliquerait l'inconsistance des personnages de cette préquel, du moins en ce qui concerne Bragon car pour Mara, le problème est bien ailleurs : son inconsistance ne vient pas de sa jeunesse (Pélisse l'était tout autant) mais de sa personnalité même et ce quelques chose de supplémentaire qu'il est si difficile de définir chez les êtres (imaginaires ou réels) mais qui fait toute la différence entre celui qui attire l'attention, dont la seule présence irradie, et les autres. Pélisse était un des ces êtres solaires (même imaginaire) là où sa "mère" n'est, au mieux, qu'un joli brin de fille qui ne "crève" pas le papier jusqu'ici.
Autre type de personnage important (en tout cas toujours plaisant dans ce genre d'histoire) : l'antihéros, le pitre, le rigolo de service, le poltron, voir le combinard malchanceux. Dans cette catégorie difficile (car un tel personnage peut vite devenir agaçant), le Messire l'Inconnu de la Quête reste lui aussi dans les mémoires, non seulement par ses traits de caractère mais aussi ses rapports (notamment avec Pélisse) très cocasses. Un personnage qui, sans en avoir l'air, finissait en plus par évoluer et se bonifier au fil de la Quête.
Qu'en est-il dans la préquel ? Quel personnage de ce type peut se vanter d'emporter la même adhésion et la même sympathie auprès du lecteur ? Je ne vois vraiment pas.
Slavon peut à la rigueur inspirer une certaine sympathie (malgré une mentalité douteuse au début) pour peu qu'on ne soit pas du genre à juger trop hâtivement et sévèrement un personnage. Mais avouons qu'il reste tout de même peu marquant et que ses rapports avec Bragon sont à l'avenant.
Venons-en ensuite à un type de personnage essentiel (qu'on se rappelle ce que disait Hitchock à ce propos) : le méchant, le salaud, le "bad guy". Ou, plus généralement, le personnage s'opposant au(x) héro(s).
Qu'on se souvienne d'abord de certains d'entre eux dans la Quête et surtout de ceux qui gardait un caractère ambivalent (ami ou ennemi ?) intéressant tel que Fol de Dol. Mais aussi et surtout Bulrog, "méchant" à la stature qui frappait déjà l'esprit dans les deux premiers tomes et que la rédemption aussi inattendue qu'émouvante finissait d'en faire un personnage très "humain" et mémorable.
Ou encore le personnage trouble, inquiétant (Le Rige).
Qu'avons-nous à nous mettre sur la dent dans la préquel ? Une bande de fanatiques anonymes, interchangeables, pour commencer (l'Ordre du Signe) qui n'inspirent pas tant l'inquiétude que le mépris, ou pire : l'indifférence. Et, pour le tome 2, Aspyr, une brute épaisse sans personnalité, un simple figurant sur le chemin de Bragon vers une destinée qu'on lui souhaite plus reluisante.
Triste.
Quant à tous les autres personnages (secondaires, créatures diverses), on constate aussi à quel point la préquel en est avare, se contentant le plus souvent de reprendre des créatures déjà rencontrées dans la Quête. Et aucun n'est aussi mémorable qu'un Fol de Dol, par exemple.
L'émotion
La Quête s'est toujours distinguée pour moi du tout-venant de la fantasy par une palette d'émotions riche et complexe qui relèguent loin derrière beaucoup d'autres BD puérils du genre comme on n'en trouve que trop sous un certain Soleil (la collection) : l'aventure primausetière et l'humour voisinaient avec la tristesse, la nostalgie, l'amertume, la "vieillesse ennemie" du héros, l'amour filiale, le doute, etc...
Pour aboutir évidemment à une fin (je vais éviter de "spoiler") tellement poignante (et cruelle) que j'ai eu du mal à m'en remettre (j'exagère à peine).
Les deux premiers tomes de la Quête restaient pourtant encore superficiels sur le plan de l'émotion (un premier tome privilégiant surtout l'humour et le rythme, un second qui laissait toutefois déjà percer pas mal d'amertume, surtout dans sa conclusion) avant de s'assombrir considérablement à partir du Rige et exacerber les sentiments sans pour autant virer à l'hystérie.
Je me souviens en particulier - et outre les péripéties de ce genre d'histoires - des attentions touchantes d'un Bragon envers sa "fille" qui lui offrait une seconde jeunesse (ou un dernier baroud d'honneur, en tout cas), de la mort pathétique de Bodias, d'un Fjel saisi par le doute, du revirement de Bulrog, etc...
Je n'ai même pas besoin de refeuilletter ces albums pour m'en souvenir avec précision.
Je ne peux en dire autant de L'ami Javin et du Grimoire des dieux. Si la valeur d'une oeuvre se juge non pas tant au moment de la lecture mais aux traces qu'elle creuse dans votre mémoire (et je le crois), alors cette préquel est presque aussi volatile que l'éther. La lecture du second tome est encore fraîche, elle n'a pas encore eu l'occasion de se décanter si on peut dire. Mais cinq jours seulement après l'avoir lue, j'ai déjà des trous de mémoire, alors que les deux premiers tomes de la Quête s'était imposés d'emblée.
Les sentiments des personnages de cette préquel et leurs rapports sont aussi peu amusants qu'émouvants, de micro-événements se succèdent sans qu'on puisse vraiment parler de Grande Aventure. Bref, comme je l'ai déjà dit dans ma critique du Grimoire des Dieux, tout cela manque de souffle, de panache et d'intensité. On assiste seulement à l'éclosion laborieuse des premiers signes d'une belle oeuvre à venir.
Le Tendre (pourtant aidé de Loisel) aurait-il perdu son inspiration ou son enthousiasme ?
Ou bien cette préquel était-elle, dès le départ, une mauvaise idée, étant donné que le meilleur ayant déjà eu lieu, il ne restait plus que quelques trous à remplir ?
Il reste encore deux tomes à venir mais, sans aller jusqu'à dire que "les jeux sont faits et rien n'ira plus", et même si les tomes 3 et 4 se révélaient formidables (encore que j'en doute), ils leur faudraient néanmoins toujours compter avec ces deux premiers opus franchement très moyen qui risquent d'handicaper l'ensemble.
Il me restera toujours la possibilité de nuancer un peu mon texte après coup.