Partager l'article ! Ikigami T.1 (Motorô Mase): (Année de parution : 2009) Dans un avenir proche, tous les citoyens sont amenés à se fair ...
(Année de parution : 2009)
Dans un avenir proche, tous les citoyens sont amenés à se faire administrer un vaccin dès leur plus jeune âge. Parmi eux, une personne sur mille reçoit une injection contenant une micro-capsule
qui, activée entre 18 et 24 ans, déclenchera une crise cardiaque fatale. C'est "la loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale", censée amener la population à prendre conscience de la
valeur de la vie. Lorsque la date d'échéance - gardée secrète au sein du ministère de la santé - arrive, des fonctionnaires spécialement formés ont la charge de remettre aux intéressés leur
préavis de mort (ikigami). Ils disposent alors d'un délai vingt-quatre heures avant leur exécution.
Sombre anticipation sociale au postulat simple et tranchant, Ikigami se situe dans la veine de ses oeuvres de science-fiction qui laissent de côté tout le background futuriste
high-tech pour se concentrer uniquement sur une idée forte dont le manga décrit à la fois les implications sur le système politique d'un pays et le destin de certains individus. En ce qui
concerne la loi promulguée, on peut s'étonner que la population accepte de manière aussi docile ces sacrifices aléatoires au nom d'un sois-disant "mieux-être" très théorique et d'une prise de
conscience paradoxale sur la valeur de la vie en pratiquant l'exécution arbitraire. Je dois dire que le choix d'une telle mesure pour enrayer une surpopulation dramatique, par exemple, ou faire
face à une grande pénurie des ressources naturelles m'aurait semblé plus vraisemblable dans son pragmatisme.
Toutefois, ces d'histoires de sociétés futures au bord de l'asphyxie ont déjà été tellement traitées en SF que l'on peut concéder au mangaka d'avoir voulu se démarquer avec une idée plus
"philosophique" même si elle me paraît, encore une fois, un peu plus difficile à admettre. Encore ne faudrait-il pas sous-estimer non plus la nonchalance avec laquelle une société bien
conditionnée peut accepter l'impensable, ceci pouvant expliquer cela ! Par ailleurs, le postulat d'une oeuvre à succès comme Battle Royale ne paraissait guère plus crédible ou, du moins,
pouvait-on mettre en doute son efficacité. Cette comparaison n'est d'ailleurs pas fortuite car, même si Ikigami est fort différent dans son ton et bien plus subtil, les deux
oeuvres nippones partagent un objectif commum : s'intéresser non pas tant au contexte politique proprement dit (qui ferait presque figure de prétexte) qu'aux conséquences dramatiques sur les
individus qui en sont la cible. Et c'est sur ce point essentiel que le manga de Motorô Mase tire toute sa force émotionnelle et réflexive.
Car les (anti)héros de ces histoires, ce sont bien ces jeunes gens qui semblent avoir toute la vie devant eux mais dont un hasard malheureux et injuste transforme en bombe à retardement sitôt
leur préavis de mort reçu de la main d'un des fonctionnaires de cet état "providentiel". C'est alors toute la consternation et l'horreur de leur mort imminente et sans échapatoire possible qui
est au centre du manga, leurs dernières vingt-quatre heures que nous vivons avec eux et ce qu'ils décideront d'en faire.
Ce premier tome comportent deux histoires, deux destins, très différents mais au sort similaire.
Nous faisons ainsi d'abord connaissance, dans Aux confins de la veangeance, avec un certain Yosuké, un jeune homme que la vie jusqu'ici n'a guère ménagé : une scolarité
difficile, faites d'humiliations quotidiennes, de passages à tabacs fréquents organisés toujours par les mêmes brutes du bahut... des événements qui ont laissé le jeune homme traumatisé, l'on
fait abandonner ses études et générer en lui un profond dégoût autant envers l'espèce humaine qu'envers sa propre faiblesse. Et alors que Yosuké tente de retrouver un certain équilibre, voilà
qu'il recoît un soir son ikigami, comme une preuve supplémentaire que la vie, décidément, s'échine à lui cracher dessus. C'en est trop ! Puisqu'il ne lui reste plus que vingt-quatre
heures à vivre, autant régler ses comptes avec ses anciens bourreaux. Yosuké se lance alors dans une croisade vengeresse dont il ne gardera, pourtant, qu'un goût amer. Une histoire cruelle,
violente et pathétique, où la mort programmée devient le catalyseur de la veangeance d'un être qui, sur le point de mourir, n'a plus rien à perdre. Première faille du système révélée.
La seconde histoire, La chanson oubliée, nous présente Torio Tanabe. Lui et son ami Hidekazu Morio sont musiciens et se produisent, comme tant d'autres, dans la rue. Jusqu'à ce
qu'un jour, un producteur les repèrent, du moins Torio le chanteur à qui il promet une brillante carrière pendant qu'Hidekazu se retrouve sur la touche. Séduit par la perspective d'une rapide
ascension dans le monde de l'easy pop, oublieux des ambitions artistiques qu'il partageait avec son ami qu'il n'hésite pas à laisser tomber, Torio ne parvient cependant pas à combler les
attentes de son producteur en tant que chanteur solo. Sur la pente descendante, il se retrouve obligé d'intégrer un groupe et de jouer les faire-valoir auprès d'un chanteur charismatique mais
arrogant. Quant à Hidekazu, il s'est résigné à abandonner le monde de la musique pour un boulot ingrat et garde une rancune tenace envers son ancien compère. C'est alors que Torio recoît son
ikigami, alors qu'il est sur le point de passer pour la première fois à la radio avec le groupe. Après la stupeur et le désespoir, Torio trouve toutefois le courage de monter sur scène,
"en vrai pro", malgré les minutes qui lui sont comptées et de retrouver, par la même occasion, son intégrité d'artiste lors d'une scène finale qui a des allures de chant du cygne. Une histoire
émouvante où il est question de rédemption artistique mais surtout du gâchis d'un talent prometteur sacrifié une fois encore au nom de la "prospérité nationale".
Il convient malgré tout de signaler un point important et très troublant dans ce manga qui en fait probablement davantage qu'une simple dystopie : le double discours dont fait preuve Mase.
En effet, si le système qu'il décrit est sans aucun doute effrayant et a priori condamnable comme toutes les dystopies, il montre aussi en quoi ce système permet, malgré toute son inhumanité
supposée, de révéler les failles de ses personnages et le remède à y apporter.
Ainsi dans Aux confins de la vengeance, l'ikigami a une conséquence curieusement positive : il fait prendre conscience à Yosuké que son martyr et les années de années de haine accumulées
auraient pu être évités s'il s'était rebellé contre ses bourreaux quand il en avait encore l'occasion durant ses années de lycée. De même, dans La chanson oubliée, c'est encore
l'ikigami qui permet à Torio de mettre fin à des compromissions qu'il n'aurait jamais dû accepter et à retrouver son talent. De ce point de vue ironique qui semble tout autant valider les
bienfaits de l'ikigami en tant que révélateur et prise de conscience pour ces personnages que le condamner pour des raisons plus sociologiques, Mase est finalement cohérent avec ce qui semble
être son intention de départ, manifestement philosophique, et fait alors de son manga une oeuvre plus complexe et plus équivoque qu'une banale anti-utopie au discours nettement plus tranché.
En somme, la leçon positive que recoît l'individu sur le point de mourir (la découverte de soi) contredit bizarrement le message apparent et univoque dont nous avons l'habitude (dystopie =
barbarie). Habituellement, les "leçons de vie" dans les fictions mainstream ne se déroulent pas dans un cadre totalitaire. A l'inverse, les anti-utopies ont l'habitude d'énumérer tous les
inconvénients d'un tel système en se gardant bien d'y trouver ne serait-ce qu'une seule conséquence "positive" (même si elle est très discutable), histoire de ne pas embrouiller le
lecteur.
Une approche que refuse Motorô Mase et qui rend son manga vraiment atypique et un tantinet déconcertant mais nous force à réfléchir.
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