Lundi 31 janvier 2011 1 31 /01 /Jan /2011 21:35

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Un jour apparemment comme les autres au lycée Gordon de Californie... Le professeur d'histoire Ben Gordon, un jeune homme dynamique et volontaire très apprécié de ses élèves, donne un cours sur le nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Et comme chacun sait qu'une image frappe davantage les esprits qu'un long discours, Ben a décidé de projeter un film sur le IIIè Reich et son ultime conséquence : les camps de la mort. Une projection qui marque les esprits de ces adolescents issus pour la plupart de la bourgeoisie californienne et peu au fait des atrocités commises il y a "si longtemps". Mais c'est lorsqu'une des élèves avoue ne pas comprendre comment tout un peuple en vient à suivre aveuglément une dictature que Ben Ross prend conscience qu'il n'a aucune réponse satisfaisante à donner. Hors, pour cet homme toujours très impliqué dans tout ce qu'il fait et soucieux de conscientiser ses élèves, cet aspect du problème ne peut rester en suspens. C'est alors que lui vient une idée aussi originale que provocante. Afin de bien faire comprendre les mécanismes du nazisme et de l'endoctrinement en général, Ben va se livrer à une petite expérience : créer en classe un mouvement baptisé La Vague qui rassemblent tous les éléments constitutifs d'un système totalitaire : discipline militaire, comportement ritualisé (un salut inventé pour la circonstance), slogans forts, esprit collectif, prosélytisme agressif, et même utilisation de bannières et d'affiches arborant le logo de La Vague. Mais ce qui avait débuté comme un simple "jeu de rôle" aux intentions pédagogiques va se transformer, en l'espace de quelques jours seulement, en véritable microcosme totalitaire au sein du lycée. Enivrés par les idées de leur leader et l'énergie se dégageant du mouvement, les élèves en arrivent à abandonner leur libre arbitre avec une étonnante docilité pour se livrer entièrement au nouvel ordre établi. C'est alors le début d'une escalade dans ce qu'il faut bien appeler dorénavant un véritable mouvement fasciste, avec ses effets dépersonnalisant, les persécutions envers ceux qui refusent d'y adhérer et autres débordements inhérents à toute dictature. Ben Ross se retrouve vite dépassé par sa création mais aussi, ironiquement, séduit par le pouvoir que lui confère ses "disciples". L'homme parviendra t-il à réveiller les consciences (y compris la sienne) et mettre fin à une expérience qui a manifestement trop bien réussi ?    

 

 

Si j'en crois les indications de la présente l'édition, ce roman a été publié pour la première fois en 1981 dans son pays d'origine (les USA) et seulement traduit chez nous en 2008 dans une obscure maison d'édition, avant d'être réédité chez Pocket en 2009. Etant donné que le livre de Strasser fut un best-seller vendu à 1,5 millions d'exemplaires en Europe et a même fait l'objet d'une adaptation cinématographique récente (voir annexe), je m'étonne que La Vague ait mis plus de vingt ans pour arriver sur nos rivages francophones. Les voies de l'édition sont parfois bien impénétrables. 

C'est en tout cas dommage car ce petit roman, principalement destiné - il faut le préciser - à un public d'adolescents, tant par son style très accessible (pour ne pas dire passe-partout) que par le contexte dans lequel se situe son propos, est une petite "expérience" (comme dirait Ben Ross) aussi édifiante qu'effrayante. Et qui pose les jalons d'une série de réflexions intéressantes et pour tout dire très inconfortables pour nos belles démocraties. J'irais même jusqu'à dire : plus inconfortable que les habituelles dystopies dont la SF nous a accoutumés, au premier rang desquels bien sûr le 1984 d'Orwell et Le meilleur des mondes d'Huxley. Je reviendrai plus tard sur cet aspect essentiel du livre.

Précisons un autre point fort important qui ajoute encore au trouble qu'il suscite dans l'esprit du lecteur : La Vague est une version romancée d'événements qui se sont réellement produits dans un lycée californien de Palo Alto en 1969 et causa un scandale qu'on peut facilement imaginer. Cette caution du réel ajoute bien évidemment un intérêt supplémentaire à la lecture. Car le processus de fascisation décrit dans ce livre est tellement rapide et spontané qu'on aurait pu reprocher à l'auteur, dans le cas d'une pure fiction, une trop grande invraisemblance. Il n'en est apparemment rien et cela laisse d'autant plus perplexe.

 

 

La tentation totalitaire ou le renard facho dans le poulailler démocratique

Le roman de Strasser ne perd pas son temps en digressions inutiles qui auraient pu déforcer le propos et s'en tient à décrire point par point en 228 pages, rouage après rouage, la montée en puissance de cette aberrante machine qui étend son influence au coeur même d'une démocratie si sûre d'elle-même. Pour nous faire vivre véritablement l'expérience et non pas seulement garder le lecteur à distance confortable comme le ferait un essai, l'auteur commence par brosser à grands traits le portrait des principaux protagonistes - des gens normaux, plutôt raisonnables et assez sympathiques somme toute, qui seront pourtant tous impliqués dans le mouvement à un moment donné - et nous donne par là même des pistes qui permettent d'expliquer l'inexplicable. Certes, on y trouve les arguments classiques : l'instinct de meute des adolescents, la tentation de laisser un "petit père des peuples" prendre les décisions à votre place, la puissance de slogans simples et facilement applicables (La Force par la Discipline ! La Force par la Communauté ! La Force par l'Action !), l'excitation de faire partie d'un ensemble soudé (l'union fait la force) et exceptionnel. 

 

Mais le livre met aussi en lumière un joli paradoxe : si ce type de mouvement extrémiste et doctrinal prétend unir ses membres dans un esprit collectif salutaire où plus personne n'est mis à l'écart ou marginalisé, où tous les élèves sont égaux et où l'esprit de compétition - toujours très marqué chez les ados - est joyeusement supprimé pour permettre à tous de s'épanouir en "faisant front" contre l'individualisme et les injustices (que du positif, a priori), la Vague sert pourtant tout autant les intérêts individuels. Ainsi, David Collins et Brian le quatterback de l'équipe de foot du lycée verront dans le grand principe collectif et solidaire du mouvement un moyen de renforcer efficacement la cohésion de leur équipe, plutôt démotivée par ses défaites successives et la frustration qui en découle. Ou Amy Smith, la meilleur amie mais aussi éternelle rivale de la "star" du lycée, la séduisante et intelligente Laurie Saunders, qui y verra l'opportunité de mettre fin à cette fatigante besogne consistant à tenter de se maintenir constamment au niveau de Laurie dans tous les domaines (petits amis, bonnes notes, popularité) pour simplement se fondre dans le mouvement. Ou le pauvre Georges Billings, éternel loser et souffre-douleur, qui y verra le moyen de sortir de son placard et devenir même - ce qui n'est guère étonnant - le membre le plus zélé et le plus convaincu du mouvement, celui qui a tout à gagner dans un système où, comme je l'ai déjà dit, plus personne n'est mis à l'écart des autres. Et si Laurie Saunders est bien la première élève de la classe à prendre conscience des dérapages du mouvement et même à s'opposer franchement à lui, précisons tout de même que cette belle intégrité provient aussi du fait qu'elle n'a jamais eu à subir jusqu'alors les brimades ou les frustrations de ses camarades. Exprimé plus simplement : Laurie, à l'inverse d'un Georges Billings, n'a rien à gagner à s'impliquer de tout son être dans la Vague, même si par une inversion ironique elle deviendra à son tour la brebis galeuse de la classe. Concédons-lui au moins ce courage : celui de ne pas renier ses principes au prix de cette subite perte de popularité. 

Quant au professeur Ben Ross, sa tentation à se laisser lui-même porter par la Vague ne s'explique pas seulement par la curiosité de voir jusqu'où le conduira son expérience, sa satisfaction forcément un peu puéril à posséder un certain pouvoir en tant que leader mais, plus insidieusement, la satisfaction pour tout enseignant d'avoir une classe disciplinée, attentive, respectueuse, dont les devoirs sont rendus soignés et dans le temps imparti . Quel professeur n'a jamais rêvé secrètement d'une telle situation, fus-ce au mépris d'une liberté à laquelle on ferait bien quelques petites entorses pour le bien de tous, soit, mais aussi pour sa propre satisfaction. 

Le roman de Strasser ne se prive pas de mettre à jour, sans avoir l'air d'y toucher, nos sentiments contradictoires envers une démocratie considérée comme le modèle insurpassable (ou comme l'exprime de manière plus nuancée une célèbre phrase : "le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres !") mais aussi trop souvent génératrice d'un chaos bien difficilement contenu. Un problème "résolu" - si on peut dire - par cette dictature théoriquement honnie mais aussi tellement séduisante sur certains aspects. Lors d'un mea-culpa général, Ben Ross sera bien obligé d'admettre cette vérité gênante : "Le fascisme ne se retrouve pas seulement chez ces gens là (les nazis). Il est ici, en chacun de nous".  

 

La Vague n'est donc pas uniquement une classique mise en garde (souvent traitée dans les dystopies) envers une Histoire qui pourrait se répéter. N'oublions pas que la situation sociale des élèves du lycée Gordon ne peut être comparée à celle d'une Allemagne vaincue durant la Première Guerre et qui dû en supporter les conséquences (pauvreté, chômage, inflation, perte de l'identité nationale) avant qu'un sociopathe démagogue à moustache ne lui fasse miroiter un redressement du pays. Et voilà une des constatations les plus intéressantes du roman de Strasser : la petite dictature mise au point par Ben Ross n'a même pas besoin du prétexte d'une situation nationale précaire pour s'épanouir. Du reste, nous le constatons tous les jours avec ces micro-dictatures adeptes du décervelage et d'un esprit collectif aliénant qui se cachent derrière de sois-disants bonnes intentions et/ou une Vérité Absolue (sectes, groupes extrémistes/intégristes). Car, bien sûr, il n'existe pas des totalitarismes mais un totalitarisme, toujours le même, qui utilisent les mêmes méthodes, les mêmes principes, et dont La Vague de Ben Ross (et le nazisme dont il est inspiré) n'est qu'une variante parmi d'autres. Mais tellement éclairante.

Peut-être même, à y songer, cette Vague s'inscrit-elle dans une problématique plus vaste encore (et plus difficile à cerner et à expliquer) qui concerne ce que l'on pourrait qualifier de "phénomène d'émulation collective". Cette émulation est nettement visible dans le roman ; elle est le liant qui permet à la "sauce de prendre" si on peut dire, en-dehors de toute doctrine cohérente, de tout plan savamment mis en place, dont le message met un certain temps pour être intégré aux consciences alors que l'enthousiasme, de nature plus "organique" disons, est spontanée. Elle s'observe par ce flux d'énergie communicative décrite par les élèves eux-mêmes, cette excitation générale qui vous incite à "faire partie de quelque chose de plus grand que vous" (dixit un des élèves de Ross). Quitte à abandonner toute identité et tout sens critique. Un tel pouvoir de la masse sur l'individu n'est pas condamnable en soi bien sûr (auquel cas il faudrait condamner les concerts de rock, les meetings, les rencontres sportives, les manifestations aux justes revendications, etc...) mais il n'en demeure pas moins que cette exaltation collective est le terrain sur lequel se développe les mouvements du style de la Vague et nombre de débordements de masse comme la violence dans les stades par exemple. A l'heure où l'on critique souvent l'individualisme (associé à l'égoïsme) et le "cocooning" dans sa version techno (Internet-Pizzas à domicile-dodo), une petite pointe de scepticisme envers le pouvoir attractif des foules et la séduction des groupes de pression  rééquilibre un peu le débat, à défaut de donner raison/tort à l'un ou à l'autre.

 

La Vague est, on l'aura compris, un ouvrage principalement destiné à inciter les adolescents mais aussi les adultes à se poser de nombreuses questions dignes d'intérêt pour toute société démocratique qui non seulement cherche à éviter de tomber dans certains travers fascisants mais aussi à ne pas se complaire dans une attitude naïve ou hypocrite qui voudrait ignorer/nier nos petites envies démissionnaires, notre souci d'appartenance à tel ou tel groupe et le retour à une discipline de fer qui en arrangerait bien certains. 

C'est pourquoi j'ai surtout insisté sur cet aspect du roman car, au niveau de la construction (classique) ou plus encore du style (anodin), il y a peu à dire. C'est de l'écriture fonctionnelle à la manière des best-sellers "à l'américaine", où s'alignent sagement des phrases sèches et courtes à la syntaxe simple et où l'auteur ne se soucie pas le moins du monde de trouver ne serait-ce qu'une métaphore originale ou une formulation innatendue. Un exemple par les premières phrases du livre qui donnent le "la" de tout le texte : "Assise dans la salle du journal du lycée Gordon, Laurie Saunders mâchouillait le bout d'un stylo Bic. C'était une jolie fille aux cheveux châtains coupés court qui souriait presque tout le temps, sauf lorsqu'elle mordillait un stylo. Ces derniers temps, elle en avait rongé des tonnes". 

Mais je rappelle que le livre a été publié en pocket jeunesse et que son propos n'est pas de partir à la recherche du temps perdu en évoquant, avec un style raffiné, une madeleine mnémotechnique. 

Par EdenBlog - Publié dans : Littérature (mainstream)
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Samedi 10 octobre 2009 6 10 /10 /Oct /2009 13:53

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H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie


(Année de parution : 1991)


Lorsque Michel Houellebecq rédige cet essai en 1988, il n'a encore publié aucun roman. Doit-on alors le considérer comme une "oeuvre de jeunesse" sans rapport avec la suite de sa carrière littéraire, le témoignage anecdotique d'un Houellebecq nostalgique qui a découvert Lovecraft à 16 ans et y va, comme tant d'autres, de son petit commentaire sur le reclus de Providence et son mythe fondateur sans y apporter rien de bien nouveau ? Il paraît évident que la popularité de Michel Houellebecq, auréolé du succès d'Extension du domaine de la lutte et surtout de son best-seller Les Particules élémentaires n'a pas été étrangère à la réédition de l'ouvrage chez J'ai Lu à l'époque. Pour autant, il ne faudrait pas considérer ce petit essai de 150 pages comme un fond de tiroir opportunément remis en vitrine par l'éditeur mais bien comme une des meilleures études sur HPL et son univers fictionnel.
La question était donc de savoir ce que cet ouvrage pouvait proposer à la longue bibliographie exégétique lovecraftienne mais aussi - pour ceux qui connaissent un peu les romans de l'auteur français - en quoi il se rattachait (ou non) à l'oeuvre de Houellebecq lui-même. Une double promesse particulièrement tentante pour les lecteurs qui apprécieraient (encore qu'avec certaines réserves pour Houellebecq, en ce qui me concerne) les deux auteurs. 

 

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J'ai souvent remarqué que lorsqu'un auteur de fiction (et même un "romancier en gestation" comme c'est le cas ici) se met en tête de rédiger un essai sur un des ses pairs, c'est avec une approche très subjective où l'ego du premier compte au moins autant que l'hommage rendu au second. Il était donc légitime de se demander ce que pouvait donner un Lovecraft "à la sauce Houellebecq" (même si Houellebecq n'était pas encore l'écrivain nihiliste médiatisé à outrance) ? Dès les premières pages, la réponse surgit, déjà évidente : une parenté entre deux esprits, deux mentalités, deux manière de concevoir l'existence. Et il est étonnant de constater à quel point, dès cette époque, l'auteur français expose déjà avec conviction et cohérence les idées qu'il développera plus tard dans ses fictions, même à travers l'oeuvre d'un autre qu'il voit un peu comme un "frère d'armes".
Pourtant, à première vue, tout semblait opposer les deux auteurs : Houellebecq, (futur) auteur réaliste dont les écrits ne portent aucune trace de fantastique (mais bien quelques accointances avec la science-fiction). Houellebecq, qui rédige des romans comme des rapports d'autopsie sur une société contemporaine qui a vu les valeurs de l'ultralibérallisme, de la compétitivité et du capitalisme contaminer les rapports humains eux-mêmes, principalement la sexualité et la vie affective. Là où l'efficacité économique et le potentiel érotique font quasiment office de darwinisme social, avec comme conséquence l'exclusion de ceux qui ne satisfont pas aux nouvelles normes.
Argent, sexe, pouvoir : des sujets que, de son côté, le créateur de Cthulhu ignorait superbement et pour tout dire méprisait de toute son âme, comme le mentionne avec justesse Houellebecq en évoquant ce parti-pris radical et rare en littérature qu'avait HPL d'éluder sciemment tous les détails concernant la vie quotidienne et même la plupart des émotions humaines pour n'en retenir que deux : le vertige et la peur. "La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d'écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n'avons guère envie d'en apprendre davantage" (p.13). Quant au style... au language plutôt guindé, limite désuet, ou emphatique, Houellebecq optera généralement dans ses fictions pour une écriture épurée, sèche, détachée et ironique mais pourtant non exempt de compassion. Lovecraft n'aurait pas aimé les romans de Houellebecq ; il ne les auraient même pas lus. Mais qu'importe.

Car ces deux auteurs en apparence si différents s'accordent sur l'essentiel : une même détestation du monde dans lequel ils sont obligés de vivre, une même répugnance envers un univers qui n'est pour eux "qu'un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos. Qui finira par l'emporter" (p. 18). Un univers glacé, cruel, sans espoir, que n'entameront jamais toutes ces "fictions victoriennes" et autres "illusions sucrées " dont l'humanité se berce depuis toujours : la religion, le sentimentalisme, le sexe, l'industrie et toutes les vaines aspirations modernes. Le sous-titre de l'essai est d'ailleurs éloquent : "contre le monde, contre la vie". Athés, matérialistes, misanthropes, racistes, Lovecraft et Houellebecq ont créé chacun de leur côté et avec des moyens très différents - et même opposés - une littérature fondée sur le refus du monde et l'amertume qui en est la conséquence. Avec une approche scientifique très marquée, qu'elle soit de l'ordre de la littérature fantastique ou réaliste. Houellebecq s'en explique dans une préface rédigée dix ans après l'écriture de cet essai : "A titre personnel, je n'ai manifestement pas suivi Lovecraft dans sa détestation de toute forme de réalisme, dans son rejet écoeuré de tout sujet ayant trait à l'argent ou au sexe ; mais peut-être, bien des années plus tard, tiré profit de ces lignes où je le louais d'avoir fait exploser le cadre du récit traditionnel par l'utilisation systématique de termes et de concepts scientifiques".
 
Le mot est lâché. Nous savons qu'une des originalités de Lovecraft a été de remplacer un fantastique que nous pourrions appeler "spiritualiste" par un fantastique matérialiste et sans équivoque. Chez lui, nul revenants éthérés qu'un souffle de vent pourrait éclipser mais des entités cosmiques dont la consistance et la dangerosité ne font aucun doute. Et Houellebecq, qui se moque également de toute idée de spiritualité, de constater simplement, froidement, prosaïquement, la condition humaine dans toute sa brutalité : "Bien entendu, la vie n'a aucun sens. Mais la mort non plus" (p.18). Et effectivement, chez ces deux-là, point de promesse d'un au-delà rédempteur, encore moins d'un Paradis où batifoler avec les anges. On naît, on vit, on meurt. Le temps d'une respiration à l'échelle du cosmos, et encore. Le corps se détériore toujours un peu plus, dans un lent compte à rebours. L'esprit se recroqueville, ployant sous le poids des déceptions accumulées et du silence des sphères désespérément vides. La poussière retourne à la poussière. Fin de l'anecdote. Avant Lovecraft, la littérature fantastique avait somme toute, malgré son cortège d'horreurs, un petit quelque chose de rassurant : après tout, la classique ghost story n'est-elle pas de toutes les histoires possibles la plus optimiste qui soit, puisqu'elle implique fatalement (si on peut dire) la survie après la mort. Et, même dans le cas contraire, les auteurs magnanimes ou romantiques octroyaient à leurs malheureux protagonistes une fin pathétique et/ou chargée de signification (rédemption, justice immanente ou au contraire transcendante, etc...). Avec Lovecraft, par contre, la mort est bien définitive, toujours violente et pourtant dérisoire. "Elle n'apporte aucun apaisement. Elle ne permet aucunement de conclure l'histoire. Implacablement, HPL détruit ses personnages sans suggérer rien de plus que le démembrement d'une marionnette" (p. 19)

Et pourtant ce fantastique, terrifiant et inhumain, reste pour Lovecraft (et ses lecteurs) encore préférable à la triste réalité. Houellebecq l'a bien compris : "Le paradoxe est cependant que nous préférions cet univers, aussi hideux soit-il, à notre réalité. En cela, nous sommes absolument les lecteurs que Lovecraft attendait (...). On aperçoit bien pourquoi la lecture de Lovecraft constitue un paradoxal réconfort pour les âmes lasses de la vie" (p.22). En bref, de deux maux, nous choisissons le moindre. Ce fut exactement l'intention du maître de Providence, substituant tout au long de sa vie une horreur par une autre (l'une certes inquiétante mais grandiose et imposante comme une cathédrale gothique, l'autre banale, mesquine et néanmoins menaçante). Houellebecq, lui, a choisi au contraire de se coltiner avec cette "horreur" banale du réel, tournant le dos aux fantasmagories cosmiques. Le constat demeure toutefois le même, d'un côté comme de l'autre. Ce qui prouve qu'il existe bien des manières différentes d'exprimer une même vérité. L'influence de Lovecraft sur Houellebecq nous apparaît alors avec plus nettement et c'est, pour tout dire, avec un grand intérêt que nous pouvons observer ce singulier phénomène où l'univers d'un écrivain fantastique se met à nourrir celui d'un auteur mainstream, montrant plus que jamais que tout n'est finalement qu'affaire d'étiquette (mais celle-ci, hélas, à la vie dure !)

Arrivé à ce stade, je constate que je n'ai fait qu'effleurer le contenu de l'ouvrage et, peut-être bien, créer un malentendu. En effet, que l'on n'aille pas s'imaginer que H.P. Lovecraft, contre le monde contre la vie n'est constitué que de réflexions très générales et typiquement "houellebecquiennes" (par l'intermédiaire de HPL) sur la vie, la mort, la société, etc... Je n'ai évoqué ces considérations et certaines parentés entre les deux auteurs car il me paraissait éclairant de montrer à la fois ses similitudes mais aussi les prémisses de l'oeuvre futur d'un Houellebecq dont tous les éléments sont déjà présents. Car cet essai reste avant toute chose... un ouvrage dont Howard Philips Lovecraft - l'homme et l'auteur - est bien LE sujet principal, ainsi que son oeuvre (principalement les "grands textes" du mythe) que l'écrivain français, en bon connaisseur, analyse avec beaucoup de clarté et de simplicité, loin de certains spécialistes pompeux à la prose inutilement alambiquée dans l'intention manifeste de légitimer HPL auprès des esthètes de la chose écrite.
Rien de tout cela dans l'essai de Houellebecq qui, en-dehors de quelques redondances épinglées ici et là, est un modèle de pertinence et... de concision (cent cinquante pages, et presque tout est dit !). On passe ainsi de la profonde originalité de l'auteur à une analyse de son style ("l'attaque en force" par opposition au style à progression lente du fantastique moderne, par exemple), de l'importance de l'architecture dans son oeuvre à une explication de son racisme exacerbé, de l'évocation de son mariage raté avec Sonia Haft Greene au séjour désatreux (mais aussi déterminant pour la rédaction des "grands textes") à New-York, pour s'achever en quelques pages d'une émotion contenue mais bien réelle sur les dernières années de sa vie et le rappel, à nouveau, sur l'inadaptation total et irremédiable d'un homme qui se voyait avant tout comme un gentleman égaré dans une époque (les années 20) qui accumulait déjà toutes les "tares" du libéralisme triomphant et où Lovecraft n'avait décidément pas sa place.

"Cet homme qui n'a pas réussi à vivre a réussi, finalement, à écrire. Il a eu du mal. Il a mis des années. New-York l'a aidé. Lui qui était si gentil, si courtois, y a découvert la haine. De retour à Providence il a composé des nouvelles magnifiques, vibrantes comme une incantation, précises comme une dissection. (...) Toute grande passion, qu'elle soit amour ou haine, finit par produire une oeuvre authentique. On peut le déplorer, mais il faut le reconnaître : Lovecraft est plutôt du côté de la haine ; de la haine et de la peur. L'univers, qu'il conçoit intellectuellement comme indifférent, devient esthétiquement hostile. Sa propre existence, qui aurait pu n'être qu'une succession de déceptions banales, devient une opération chirurgicale, et une célébration inversée. L'oeuvre de sa maturité est restée fidèle à la prostration physique de sa jeunesse, en la transfigurant. Là est le profond secret du génie de Lovecraft, et la source pure de sa poésie : il a réussi à transformer son dégoût de la vie en une hostilité agissante. Offrir une alternative à la vie sous toutes ses formes, constituer une opposition permanente, un recours permanent à la vie : telle est la plus haute mission du poète sur cette terre. Howard Philips Lovecraft a rempli cette mission"(p. 150)

 

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Samedi 10 octobre 2009 6 10 /10 /Oct /2009 13:52

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(d'après le roman de Kenneth Grahame)
Année de parution : de 1996 à 2001

Tome 1 : Le bois sauvage
Tome 2 : Auto, Crapaud, Blaireau
Tome 3 : L'échappée belle
Tome 4 : Foutoir au manoir

 

 

Les histoires dont les héros sont des animaux m'ont toujours semblée bien convenir à la bande dessinée, peut-être mieux que ne le fait un roman. Certes, je dois signaler que je n'ai jamais lu celui de Kenneth Grahame, ce classique de la littérature jeunesse, mais la BD a cet avantage pour moi de rendre tout naturellement crédible la vue d'un rat en costume de tweed ou un crapaud déguisé en blanchisseuse (?). On entre donc dans l'histoire sans se poser de questions (notamment sur le problème d'échelle lorsque les animaux côtoient à l'occasion des humains, comme c'est le cas ici). Quant à la question de savoir si l'oeuvre de Plessix est une adaptation fidèle qui fait pleinement honneur au roman, je laisserai à ceux qui l'ont lu le soin de se faire leur opinion.

Néanmoins, s'il ne fallait que retenir que les idées de l'écrivain anglais souvent évoquées par divers commentateurs, je crois qu'on peut au moins affirmer au vu du résultat que Michel Plessix en a bien retenu la substantifique moëlle, à savoir : la poésie bucolique, le culte à la nature et l'ode à la sédentarité. Dès les premières planches du tome 1 se dégage une atmosphère de sérénité où les êtres sont en harmonie avec leur milieu naturel. Ce lien, cette communion avec la rivière et ses alentours trouve son pendant dans l'amitié s'établissant rapidement entre Rat et Taupe, sympathique duo adeptes du "home sweet home" dont les valeurs sont calquées sur la mentalité de beaucoup d'anglais de cette époque et de l'auteur du roman en particulier. J'ignore si Michel Plessix (homme d'un autre temps, d'autres moeurs) partage, de son côté et avec la même conviction cet enracinement indéfectible et cette apologie du bonheur simple où un pique-nique au bord de l'eau est déjà en soi une petite aventure mais le fait que Plessix ait consacré autant de temps (de mars 95 à juillet 2001) et d'énergie à adapter le roman de Grahame montre en tout cas qu'il ne devait pas être insensible à cette apologie des plaisirs simples. Pour Rat et Taupe en tout cas (sans oublier Blaireau), pas de doute : le bonheur est bien dans le pré.

Le problème est que, comme chacun sait, le bonheur n'a pas d'histoire. Et si les quelques cent vingt planches que compte cette BD se limitaient à nous montrer dans le moindre détail les joies du canotage ou de la cueillette des champignons, il y aurait de quoi lasser le plus contemplatif des lecteurs. Heureusement pour nous (et malheureusement pour nos amis pantouflards), c'est sans compter sur les excentricités, les inconséquences, les gaffes, les maladresses, les lubies à répétition du remuant Crapaud.
Crapaud ! Ses deux syllabes ont de quoi faire frémir les amateurs de tranquilité et les piétons ignorants du danger qui les guettent au tournant. Dès le premier tome, ce personnage "tartarinesque" a tout pour déplaire : vantard, arrogant, prétentieux, pontifiant, égoïste, colérique, excessif, et j'en passe. Ajoutons un détail qui n'est certainement pas innocent : alors que les autres animaux sont de condition modeste, Crapaud est un aristocrate qui ne rate jamais une occasion de le rappeler. Ce personnage fait partie de la tradition des imbéciles que la Nature, ingrate, semble n'avoir doté d'aucune qualité qui viendrait compenser tant de défauts. Mais ceux-ci seraient encore pardonnables si Crapaud ne s'était livré corps et âme à une passion (qualifiée en fait de véritable folie) : l'automobile. Hors, cette machine présentée comme infernale et dangereuse dans le contexte de l'époque, emblématique de cette modernité qui menace un mode de vie tout entier, est en quelque sorte la lubie de trop. D'autant que si la voiture est déjà condamnable en elle-même selon les valeurs passéistes de Rat, Taupe et Blaireau, l'incorrigible batracien se révèle être (aussi) un très mauvais conducteur, un vrai danger public qui met en péril aussi bien sa propre vie que celle des autres. Mais que voulez-vous : un ami reste un ami, aussi incorrigible soit-il.

Mais c'est alors que l'histoire commence véritablement car la folie de Crapaud devient le véritable moteur de l'oeuvre, celle par laquelle a lieu (presque) tous les développements futurs et sa conclusion. De fait, le personnage le plus déplaisant devient ironiquement, par sa vivacité et son don de se fourrer dans tous les pétrins possibles, le principal protagoniste (et il en serait sûrement très fier, n'en doutons pas !) alors que les autres animaux, si plein de sagesse et de pondération, demeurent davantage en retrait. C'est surtout patent dans le tome 3, qui raconte pour l'essentiel l'évasion rocambolesque de Crapaud de la prison où il était censé croupir durant vingt ans après avoir causé un énième accident de la route !
Plessix nous offre cependant, entre deux "crapahutages" de l'énergumène, quelques beaux moments de cette poésie naturaliste tant prisée par Rat et Taupe qui sont comme autant de respirations bienvenues : une petite aventure un peu inquiétante mais également cocasse dans le Bois Sauvage (tome 1), une visite réconfortante dans l'antre de Blaireau (tome 2), un soir de réveillon chaleureux où nos amis font bombance entouré par une ribambelle de petits mulots (tome 3) ou encore l'épisode intitulé L'heure bleue, où nos deux amis font l'expérience quasi mystique d'un moment très particulier de la journée, entre chien et loup. Autant de scènes charmantes qui consolident les liens entre nos amis... avant de se retrouver à nouveau mêlés aux problèmes d'un Crapaud dont le manoir est à présent squatté par une tribu de belettes "délinquantes" (et autres furets) peu disposées à rendre à César...pardon... au Baron Crapaud ce qui lui revient de droit. Et même si avec un pareil ami on n'a pas besoin d'ennemi, il est vrai aussi que les ennemis de mon ami sont aussi mes ennemis. C'est alors à une véritable expédition aux allures de commando que se livre Rat, Taupe, Blaireau, Crapaud et consorts pour bouter la belette hors du domaine Têtard dans un tome 4 plein d'énergie et de drôlerie dans lequel Plessix fait preuve d'un découpage inventif et plein de vigueur (voir le titre de propriété qui passe de pattes en pattes) pour rendre compte de la bataille qui s'engage entre nos quatre mousquetaires et un plein contingent de belettes enragées. Avant la rédition et un Crapaud qui, étonnament, découvre l'avantage d'être modeste (on aura tout vu !).

Et en parlant de mission accomplie brillamment, Michel Plessix peut se vanter d'avoir accompli un travail d'orfèvre. Graphiquement, on ne peut qu'admirer son dessin (pour peu que l'on apprécie le style "livre pour enfants" qui était de toute façon le seul choix possible), ses planches qui stupéfient par leur minutie, leur raffinement, leur sens du détail. Les intérieurs respectifs de nos amis Taupe, Rat et Blaireau donneraient envie de s'y réfugier lors des soirées d'hiver tant il s'en dégage une chaleureuse ambiance d'intimité, de simplicité et de plaisir partagé, tandis que la propriété de Crapaud se distingue par un décorum plus grandiloquent (à l'image de son propriétaire) mais où l'on peut une nouvelle fois constater le soin extrême apporté par le dessinateur à chaque élément. Les (rares) scènes citadines dans le tome 3 ne sont d'ailleurs pas en reste.
Mais c'est probablement dans la représentation d'une nature omniprésente et très diversifiée que Plessix montre tout son talent : prairies ensoleillées comme autout d'ouvertures sur le monde où s'agitent mille formes de vie minuscules, rivières calmes dont les berges invitent à la paresse (Rat et Taupe ne s'en privent pas), bois aux couleurs rouillées de l'automne ou recouverts d'une neige qui efface tous les repères familiers, paisibles routes de campagne qui invitent à cheminer sans se presser (du moins quand Crapaud n'est pas au volant d'un bolide qui monte jusqu'à...40 km/h, excusez du peu !), c'est à une célébration quasi panthéiste que s'adonne Plessix, sans avoir recours pour autant au Petit Peuple ou aux divinités païennes. Les hôtes très familiers de ces lieux et un regard de peintre lui suffisent.

 

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Samedi 10 octobre 2009 6 10 /10 /Oct /2009 13:47

Ikigami1_01022009_101117.jpg

(Année de parution : 2009)

Dans un avenir proche, tous les citoyens sont amenés à se faire administrer un vaccin dès leur plus jeune âge. Parmi eux, une personne sur mille reçoit une injection contenant une micro-capsule qui, activée entre 18 et 24 ans, déclenchera une crise cardiaque fatale. C'est "la loi pour la sauvegarde de la prospérité nationale", censée amener la population à prendre conscience de la valeur de la vie. Lorsque la date d'échéance - gardée secrète au sein du ministère de la santé - arrive, des fonctionnaires spécialement formés ont la charge de remettre aux intéressés leur préavis de mort (ikigami). Ils disposent alors d'un délai vingt-quatre heures avant leur exécution.

Sombre anticipation sociale au postulat simple et tranchant, Ikigami se situe dans la veine de ses oeuvres de science-fiction qui laissent de côté tout le background futuriste high-tech pour se concentrer uniquement sur une idée forte dont le manga décrit à la fois les implications sur le système politique d'un pays et le destin de certains individus. En ce qui concerne la loi promulguée, on peut s'étonner que la population accepte de manière aussi docile ces sacrifices aléatoires au nom d'un sois-disant "mieux-être" très théorique et d'une prise de conscience paradoxale sur la valeur de la vie en pratiquant l'exécution arbitraire. Je dois dire que le choix d'une telle mesure pour enrayer une surpopulation dramatique, par exemple, ou faire face à une grande pénurie des ressources naturelles m'aurait semblé plus vraisemblable dans son pragmatisme.
Toutefois, ces d'histoires de sociétés futures au bord de l'asphyxie ont déjà été tellement traitées en SF que l'on peut concéder au mangaka  d'avoir voulu se démarquer avec une idée plus "philosophique" même si elle me paraît, encore une fois, un peu plus difficile à admettre. Encore ne faudrait-il pas sous-estimer non plus la nonchalance avec laquelle une société bien conditionnée peut accepter l'impensable, ceci pouvant expliquer cela ! Par ailleurs, le postulat d'une oeuvre à succès comme Battle Royale ne paraissait guère plus crédible ou, du moins, pouvait-on mettre en doute son efficacité. Cette comparaison n'est d'ailleurs pas fortuite car, même si Ikigami est fort différent dans son ton et bien plus subtil, les deux oeuvres nippones partagent un objectif commum : s'intéresser non pas tant au contexte politique proprement dit (qui ferait presque figure de prétexte) qu'aux conséquences dramatiques sur les individus qui en sont la cible. Et c'est sur ce point essentiel que le manga de Motorô Mase tire toute sa force émotionnelle et réflexive.
Car les (anti)héros de ces histoires, ce sont bien ces jeunes gens qui semblent avoir toute la vie devant eux mais dont un hasard malheureux et injuste transforme en bombe à retardement sitôt leur préavis de mort reçu de la main d'un des fonctionnaires de cet état "providentiel". C'est alors toute la consternation et l'horreur de leur mort imminente et sans échapatoire possible qui est au centre du manga, leurs dernières vingt-quatre heures que nous vivons avec eux et ce qu'ils décideront d'en faire.   

Ce premier tome comportent deux histoires, deux destins, très différents mais au sort similaire.
Nous faisons ainsi d'abord connaissance, dans Aux confins de la veangeance, avec un certain Yosuké, un jeune homme que la vie jusqu'ici n'a guère ménagé : une scolarité difficile, faites d'humiliations quotidiennes, de passages à tabacs fréquents organisés toujours par les mêmes brutes du bahut... des événements qui ont laissé le jeune homme traumatisé, l'on fait abandonner ses études et générer en lui un profond dégoût autant envers l'espèce humaine qu'envers sa propre faiblesse. Et alors que Yosuké tente de retrouver un certain équilibre, voilà qu'il recoît un soir son ikigami, comme une preuve supplémentaire que la vie, décidément, s'échine à lui cracher dessus. C'en est trop ! Puisqu'il ne lui reste plus que vingt-quatre heures à vivre, autant régler ses comptes avec ses anciens bourreaux. Yosuké se lance alors dans une croisade vengeresse dont il ne gardera, pourtant, qu'un goût amer. Une histoire cruelle, violente et pathétique, où la mort programmée devient le catalyseur de la veangeance d'un être qui, sur le point de mourir, n'a plus rien à perdre. Première faille du système révélée.

La seconde histoire, La chanson oubliée, nous présente Torio Tanabe. Lui et son ami Hidekazu Morio sont musiciens et se produisent, comme tant d'autres, dans la rue. Jusqu'à ce qu'un jour, un producteur les repèrent, du moins Torio le chanteur à qui il promet une brillante carrière pendant qu'Hidekazu se retrouve sur la touche. Séduit par la perspective d'une rapide ascension dans le monde de l'easy pop, oublieux des ambitions artistiques qu'il partageait avec son ami qu'il n'hésite pas à laisser tomber, Torio ne parvient cependant pas à combler les attentes de son producteur en tant que chanteur solo. Sur la pente descendante, il se retrouve obligé d'intégrer un groupe et de jouer les faire-valoir auprès d'un chanteur charismatique mais arrogant. Quant à Hidekazu, il s'est résigné à abandonner le monde de la musique pour un boulot ingrat et garde une rancune tenace envers son ancien compère. C'est alors que Torio recoît son ikigami, alors qu'il est sur le point de passer pour la première fois à la radio avec le groupe. Après la stupeur et le désespoir, Torio trouve toutefois le courage de monter sur scène, "en vrai pro", malgré les minutes qui lui sont comptées et de retrouver, par la même occasion, son intégrité d'artiste lors d'une scène finale qui a des allures de chant du cygne. Une histoire émouvante où il est question de rédemption artistique mais surtout du gâchis d'un talent prometteur sacrifié une fois encore au nom de la "prospérité nationale".

Il convient malgré tout de signaler un point important et très troublant dans ce manga qui en fait probablement davantage qu'une simple dystopie : le double discours dont fait preuve Mase.
En effet, si le système qu'il décrit est sans aucun doute effrayant et a priori condamnable comme toutes les dystopies, il montre aussi en quoi ce système permet, malgré toute son inhumanité supposée, de révéler les failles de ses personnages et le remède à y apporter.
Ainsi dans Aux confins de la vengeance, l'ikigami a une conséquence curieusement positive : il fait prendre conscience à Yosuké que son martyr et les années de années de haine accumulées auraient pu être évités s'il s'était rebellé contre ses bourreaux quand il en avait encore l'occasion durant ses années de lycée. De même, dans La chanson oubliée, c'est encore l'ikigami qui permet à Torio de mettre fin à des compromissions qu'il n'aurait jamais dû accepter et à retrouver son talent. De ce point de vue ironique qui semble tout autant valider les bienfaits de l'ikigami en tant que révélateur et prise de conscience pour ces personnages que le condamner pour des raisons plus sociologiques, Mase est finalement cohérent avec ce qui semble être son intention de départ, manifestement philosophique, et fait alors de son manga une oeuvre plus complexe et plus équivoque qu'une banale anti-utopie au discours nettement plus tranché.
En somme, la leçon positive que recoît l'individu sur le point de mourir (la découverte de soi) contredit bizarrement le message apparent et univoque dont nous avons l'habitude (dystopie = barbarie). Habituellement, les "leçons de vie" dans les fictions mainstream ne se déroulent pas dans un cadre totalitaire. A l'inverse, les anti-utopies ont l'habitude d'énumérer tous les inconvénients d'un tel système en se gardant bien d'y trouver ne serait-ce qu'une seule conséquence "positive" (même si elle est très discutable), histoire de ne pas embrouiller le lecteur.
Une approche que refuse Motorô Mase et qui rend son manga vraiment atypique et un tantinet déconcertant mais nous force à réfléchir.



Par EdenBlog - Publié dans : Bandes dessinées
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Vendredi 6 mars 2009 5 06 /03 /Mars /2009 14:37



Will Jungkuntz est en apparence un jeune homme comme les autres, si ce n'est que ses parents étant décédés alors qu'il était très jeune, il a été recueilli par sa tante Mira et son époux. Mais en ce jour de remise des diplômes qui doit l'amener à entrer prochainement à l'université, une succession d'événements violents et incompréhensibles vont s'enchaîner : Will est subitement pris pour cible à la fois par l'armée et une escouade d'hommes en noir obéissant à un mystérieux commanditaire, Gordon Thomas. Pris entre deux feux, le jeune homme est sauvé par un certain Bob Copeland, un scientifique de l'armée qui semble en savoir long sur les raisons qui poussent les deux camps à vouloir récupérer Will. Celui-ci serait en effet le résultat d'une expérience secrète ayant pour but de concevoir un être d'exception par manipulation génétique en lui implantant des bio-chips pour en augmenter les capacités physiques et psychiques. Fuyant en compagnie de la petite amie du jeune homme, Lolita, le trio se rend à un laboratoire du lac Powell, lieu où Will aurait été conçu, toujours poursuivi par l'armée et les hommes de Gordon qui se révèle être un confrère de Copeland impliqué lui aussi dans le projet.

Mais la nature de l'expérience, sur laquelle Copeland est toujours resté évasif, se révèlera être bien davantage qu'une simple manipulation génétique - prenant même des dimensions cosmiques - et les capacités de Will, capables de modifier la réalité par la seul force de son esprit en ayant recours à la "synchronisité", bien plus extraordinaires que prévues.

 

Je vais en rester-là pour ne pas trop dévoiler le contenu de ces quatre albums, qui fonctionnent sur une série de révélations concernant surtout le personnage principal et fertiles en péripéties . Alors que le premier tome, qui privilégie surtout l'action (les gunfights sont nombreux entre les deux camps se disputant Will) laissait présager un petit techno-thriller trop linéaire mais agréable à suivre, le second étoffe davantage le scénario en ouvrant des perspectives plus vastes qui nous plongent dans l'univers moins étriqué (et plus consistant) de la science-fiction, avec voyage dans l'espace, autre monde et pouvoirs psychiques quasi illimités (à partir du troisième tome, justement intitulé Libre espace) tout en restant d'une grande clarté.

Le rythme est soutenu, les personnages suscitent l'intérêt dans le meilleur des cas (les rapports antagonistes mais pourtant presque fraternels entre Copeland et Gordon, la jeune femme Lolita au tempérament rebelle et sa relation difficile avec son beau-père et un Will qui se découvre des pouvoirs toujours plus étendus et la vérité sur ses vraies origines) ou remplissent leur fonction avec conviction (Kane le "salaud de service", les militaires et autres mercenaires).

Sans avoir l'ambition spéculative de certaines autres BD de science-fiction, Nova Genesis se suit vraiment avec plaisir, comme une bonne série B qui, pour être mouvementée, n'oublie pas ses personnages et les enjeux de l'histoire en cours de route. Le rôle joué par l'inconscient collectif dans le sens où l'entendait Jung sur les capacités parapsychologiques de Will est également intéressant et présenté de manière simple et concise pour ne pas ralentir l'action par un verbiage pesant.

Quand au dessin, je l'ai trouvé excellent. Chabbert (chapeau, colonel !) tire pleinement parti du format des albums de la collection Grafica de chez Glénat pour nous livrer de belles planches, souvent impressionnantes (en particulier certaines illustrations qui s'étendent sur des double-pages) que ce soit à travers les scènes d'action se situant sur Terre (tome 1 et 2) ou dans l'espace (tome 3 et 4) ou encore les scènes oniriques du héros flottant dans l'espace. Les immenses salles des bases militaires ou du vaisseau spatial, bien détaillées, ne manquent pas d'allure. Le découpage est dynamique sans être trop fragmenté, l'agencement des cases étant intelligemment disposé pour offrir une lecture claire et confortable.
Du beau travail de la part d'un dessinateur que je ne connaissais pas.

Par EdenBlog - Publié dans : Bandes dessinées
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