Lundi 31 janvier 2011 1 31 /01 /Jan /2011 23:04

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Série en 8 tomes

Scénario : John Jackson Miller

Dessin : Brian Ching, Weaver, Tolibao, Dazo, Robinson, Zachary, Chan

 

Bien que je sois, comme beaucoup, passionné par l'univers de Star Wars (avec des hauts et des bas, cependant), je n'avais encore jamais eu l'occasion de lire les comics de la fameuse (et parfois envahissante) licence. Par méfiance. Malgré ma bédéphilie, ou peut-être justement à cause d'elle, je considérais surtout ces bandes dessinées comme des produits dérivés négligeables au même titre que nombre de ceux estampillés par les filiales LucasFilms, LucasBooks et autres LucasArts. J'imaginais des intrigues vite torchées, infantiles, usant des poncifs de l'univers lucasien jusqu'à la corde et un aspect graphique assez grossier. Par ailleurs, j'ai toujours peu apprécier la BD américaine, tant par ses styles graphiques que narratifs. Je n'avais pas tout à fait tort, en partie : il existe effectivement des comics SW de qualité très très inégale, surtout dans les magazines du type Star Wars, la saga en BD, où le correct côtoie souvent le pire. Et même dans les albums des Editions Delcourt de la collection Contrebande (dont fait partie KOTOR), on trouve de tout, non seulement en terme de qualité mais aussi de pertinence : certains albums demeurent très anecdotiques, mis sur le marché plus par souci financier que pour véritablement enrichir ce que l'on a coutume d'appeler l'Univers Etendu (l'UE). De quoi satisfaire, sans doute, la passionaria des plus mordus mais pas la mienne, qui reste sélective. Toutefois, le catalogue SW de la collection est, aujourd'hui, suffisament riche pour que l'amateur y trouve au moins (dans le pire des cas) une série (voir un album) qui fasse son bonheur.

 

 

Chevaliers de l'Ancienne République s'inscrit pour moi aisément en tête de la collection, bien que j'ai pu découvrir par la suite d'autres séries presque aussi réussies. Et je dirais même que, si je fais abstraction de l'univers starwarsien lui-même pour la comparer à d'autres BD de science-fiction et même à la science-fiction [u]divertissante[/u] sur grand ou petit écran (je ne parle pas ici d'une SF spéculative plus ambitieuse dans le propos mais aussi tellement rare) elle ne démérite pas. Cela tient pour commencer à un très bon travail du scénariste John Jackson Miller qui, seul à la barre (cas assez rare dans les comics) parvient à garder le cap et rendre son histoire prenante de bout en bout tout au long des huit tomes que compte la série. Et quand on sait que chaque volume fait entre 120 et 150 pages, ce n'est pas une mince affaire. Bien sûr, Miller ne révolutionne pas la science-fiction, ne propose aucun postulat ambitieux susceptible de nous donner le vertige par ses perspectives "philo-socio-scientifiquo-bidule" mais s'acquitte de sa tâche en bon professionnel qui sait devoir officier dans les limites d'une franchise qui a ses propres canons, codes, références, toutes bien établies (et encore mieux surveillées par les pontes de LucasBooks on s'en doute !). Au programme donc : de l'action, de l'aventure débridée, de l'humour, de la politique, des combats spatiaux, du suspens, de l'émotion, bref le panel complet des ingrédients de base du genre, que l'on retrouve dans les meilleurs sagas y compris une certaine qui débuta en 1977 dans une galaxie lointaine. Mais qu'importe les ingrédients, l'important est dans la manière de les accomoder selon les principes de rythme, de dosage, d'effets, d'imprévus, de style.

 

 

Le scénario de Miller ? Riche sans sombrer dans la complexité dommageable ou la confusion, bien équilibré, extrèmement cohérent, l'action (pourtant très présente) ou le contexte politique ne passant pas au détriment des personnages qui ont beaucoup de relief. Ce dernier point contribue particulièrement à la réussite de KOTOR : la plupart d'entre eux éveillent notre intérêt, tant par la force de leur caractère que par leur histoire personnelle, leur destin et leurs zones d'ombre. Et leur évolution. Le jeune Zayne Carrick, passe ainsi du padawan gaffeur et inscouciant au statut dramatique du fugitif innocent traqué par ses maîtres. Jarael, belle et farouche arkanienne à la peau de marbre, se dévoile tour à tour combative et fragile, caustique et indulgente, et traîne avec elle un passé pour le moins lourd à assumer (autant pour elle que pour lecteur d'ailleurs). Quant à Marn Hiérogryphe ("Gryph" pour faire court), le combinard au pragmatisme souvent proverbiale, il est certes l'élément humoristique incontournable de ce type de série mais aussi le personnage délicieusement amoral et cupide mais dont l'amitié réelle qu'il voue à Zayne et Jarael et les bonnes intentions qu'il prend bien soin de faire passer pour de simples "investissements" n'est pas sans nous rappeler un certain Han Solo dans sa période "A new hope", jouissif dans son cynisme d'aventurier tête de lard, avant que Lucas ne gomme quelque peu les aspects du personnage les moins reluisants et pourtant les plus intéressants. Miller ne commet pas la même erreur. Gryph demeure tel qu'en lui-même au bout du dernier tome : voyou impénitent et c'est tant mieux. Outre le trio vedette, il me faudrait encore citer des personnages aussi marquant tels que Lucien Dray, le Maître Jedi impitoyable dont les actes inadmissibles (au vu de son statut) sont guidés par une vision fataliste presque aussi perturbante que celle subie par un certain Anakin ; Haazen, le servile conseiller de la prestigieuse famille Dray qui ne garde profil bas que pour mieux faire éclater ses réelles ambitions au cours d'un tome 5 apocalyptique ; Rolhan, le mandolarien renégat dont le tort vis à vis de ceux de son espèce est de "se poser trop de questions" dans une guerre dont il mesure toute l'absurdité ; Démagol le "mengele" mandalorien, aussi pourvu de ruse que dénué de toute pitié, pour qui les êtres ne sont que des rats de laboratoire ; Chantique la redoutable esclavagiste et "némésis" de Jarael ou encore, dans un registre plus fun, les inénarrables frères Moomo, chasseurs de primes ithoriens d'une stupidité sans nom et faisant figure de Dupond/Dupont intergalactiques. Une fascinante et variée galerie de personnages auxquels viennent s'ajouter, de manière furtive, deux figures importantes pour des événements postérieurs à la série mais que les fans et/ou les adeptes des jeux vidéo KOTOR se plairont à identifier : Revan et Malak. 

 

Il me faut aussi mentionner une qualité assez rare dans ce type de production qui m'a agréablement interpellé : celle des dialogues. Justes, caustiques, sans verbiage inutile ou au contraire répliques aussi lapidaires que prévisibles dont les films de Lucas nous ont souvent donné l'habitude. 

Bref, un travail de vrai et bon scénariste professionel, faisant preuve de toutes ces qualités qui faisaient souvent défaut à Lucas dans la Prélogie et qui renoue davantage avec ceux de la Trilogie originale. Mais je n'hésite pas à le dire: KOTOR la dépasse sur ce point. Hé oui, scénariste c'est un métier et John Jackson Miller a beaucoup contribué à me réconcilié avec l'univers de SW.

 

 

Graphiquement, Brian Ching est pour moi une fameuse découverte (avec Doug Wheatley sur une autre série appelée Dark Times). Il surpasse facilement les autres dessinateurs et je regrette qu'il n'ait pas eu l'occasion (ou le temps) de dessiner toute la série. Un constat plutôt sévère pour les autres dessinateurs qui donne un peu l'impression d'être de simples "intérimaires" faisant de leur mieux en attendant que le "maître" reprenne sporadiquement la série. Pour autant, je ne dénigre pas leur travail non plus mais leur dessin est moins personnel, plus passe-partout, plus conventionnel : entre Weaver, Tolibao et Dazo, les différences m'ont parues minimes, réunies dans la même banalité. En outre, j'ai souvent trouvé les planches de Dazo fort surchargées. En revanche, je n'ai pas  du tout aimé celui de Ron Chan (qui a heureusement peu contribué à la série) : dans le premier chapitre de La destructrice, son style est vraiment enfantin et je ne lui pardonne pas d'avoir donné à Jarael cette tête de courge, ce physique sans grâce. 

 

 

Si je devais faire quelques critiques défavorables, chicaner sur quelques détails (outre les réserves que j'ai émises sur le travail de certains dessinateurs), je pourrais épingler le principe très (trop ?) classique du fugitif qui trouve refuge auprès d'un groupe de compagnon d'infortune à bord d'un vaisseau déglingué, avec le personnage roublard et un brin immoral pour faire contrepoint avec le héros vertueux et la belle mystérieuse de service. Il faut dire que je sortais de Dark Times et on y trouvait aussi plus ou moins le même schéma. Mais c'est un détail au regard de la qualité de l'ensemble...et du plaisir que j'ai eu à la lire. Ceux qui connaissent déjà bien l'Univers Etendu de SW et/ou KOTOR n'ont pas besoin d'être convaincu : mon texte aura probablement pour eux une simple valeur de confirmation. A ceux qui ne connaissent pas encore cette série, je dirais seulement : embarquez vite dans la prochaine navette et laissez vos préjugés anti-SW à la cantina du coin. Chevaliers de l'Ancienne République, outre le fait d'être aussi un produit LucasBooks, est surtout... une excellente et très divertissante série de science-fiction. Ni plus, ni moins.

 

Quelques planches signées Brian Ching :

 

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Par EdenBlog - Publié dans : Bandes dessinées
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Lundi 31 janvier 2011 1 31 /01 /Jan /2011 22:11

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Ron Lithgow est un homme au tempérament pusillanime et casanier dont l'existence d'adulte s'est construite sur des rêves avortés de grands voyages aventureux qui ont nourris toute son adolescence. Devenu rédacteur des discours d'un sénateur de la Côte Ouest, il sort à peine d'un divorce. Pour se changer les idées, il accepte l'invitation de son ami Michael à faire un peu d'escalade sur une montagne de la région. Mais cette excursion va prendre une tournure cauchemardesque : enlevés par des extraterrestres, les deux hommes vont subir une effroyable expérience qui va les transformer tous deux en créature de pierre de quatre cent kilos. Séquestrés à bord du vaisseau, ils parviennent toutefois à s'échapper mais Michael est tué lors de l'évasion pendant que les aliens quittent précipitamment la planète. Ne reste plus que Ron, sauf mais désemparé, monstrueux colosse dont la vie va se trouver radicalement transformée.

D'abord séquestré dans le plus grand secret par une équipe de scientifiques sous surveillance militaire, Ron se prête de bonne grâce à sa condition de cobaye, avec le mince espoir de pouvoir retrouver son apparence humaine. En vain. Il y fera au moins la connaissance d'une jeune scientifique, Maureen Vonnegut, qui deviendra une amie fidèle, mais aussi celle bien moins plaisante de Joe Stamberg, un agent de la CIA manipulateur et sans scrupules qui considère évidemment ce géant de pierre quasiment invulnérable comme une aubaine pour sa carrière. Et malgré sa carapace imposante et sa force surhumaine, Ron est resté l'homme un peu apathique qu'il était, plus fragilisé encore par sa nouvelle condition. Bref, un sujet à l'esprit aussi malléable que sa cuirasse est solide.

Mais même les hommes les moins belliqueux ont leurs limites et Ron, excédé par son emprisonnement, s'échappe du labo avec la complicité de Maureen et se fait reconnaître du monde entier en apparaissant devant les caméras d'une chaîne de télé.

 

Dorénavant, Ron - que les journalistes ont baptisé Concrete - devient une icône médiatique. C'est alors le début d'une autre servitude : apparitions dans des shows télé et des pubs idiotes, développement de tout un merchandising à son effigie, le tout gérer par l'indétrônable Stamberg, reconverti pour l'occasion en agent du "produit Concrete". Une célébrité que celui-ci vit de plus en plus mal mais dont il ne parvient pas à se dépêtrer, pas plus que d'une déprime permanente : Ron a perdu trois de ses sens (l'odorat, le goût et le toucher) et sa masse encombrante ne lui vaut que des problèmes. Encore doit-il faire face aux agissements occultes d'un Stamberg qui aimerait le vendre comme arme au plus offrant.

Dans ce triste tableau, Concrete trouve toutefois quelques compensations, par exemple en sauvant la vie de mineurs victimes d'un éboulement ou en faisant la joie de quelques enfants lors d'une fête d'anniversaire. Mais ces quelques aimables dérivatifs et exploits qui flattent la tendance naturelle de Ron a vouloir se rendre utile restent peu de choses comparé à son quotidien et aux manipulations dont il est l'objet. 

Mais une nuit douloureuse où il observe en cachette son ex-femme, Ron/Concrete parvient à débrouiller quelque peu sa situation. Fermement décidé à ne plus s'apitoyer sur lui-même et à mettre un terme à l'emprise exercée par Stamberg, Concrete compte bien reprendre en main son destin et, surtout, à l'accepter.

 

 

Ce résumé pourrait laisser penser que l'histoire de Concrete est on ne peut plus classique. Et, si on s'en tient uniquement aux événements principaux qui se succèdent (transformation d'un homme en "monstre" par des aliens - cobaye aux mains des scientifiques puis de l'armée - évasion - révélation auprès du public - séquelles psychologiques du "héros", etc...), ce n'est pas faux. MAIS... l'esprit du comics est fort éloigné de ces histoires de super-héros du type Hulk auquel Concrete, malgré son apparence, ne ressemble absolument pas. S'il fallait absolument établir une comparaisons, il serait plus pertinent de mentionner Elephant man, le pathos en moins. Car nous sommes ici plus proche de la fable humaniste qui se concentre presque exclusivement sur le quotidien désabusé d'un homme confronté à une situation presque insurmontable et une foule de petits problèmes existentiels ou d'ordre pratique pourtant bien plus intéressants que les habituels affrontements dantesques avec d'autres créatures du même acabit. Les scènes d'action sont d'ailleurs très peu présentes et vite expédiées, l'essentiel étant plutôt la lutte toute intérieure de la créature avec la société bien sûr mais aussi et surtout ses propres faiblesses qu'il cherche à surmonter et l'acceptation de sa condition selon l'adage bien connu : "la vie continue (malgré tout)". 

Du coup, les manigances de Stamberg et Cie paraissent bien plus accessoires (et d'ailleurs souvent inefficaces, comme si l'auteur se moquait du personnage) même si elles contribuent à dynamiser l'histoire et offrir quelques moments de suspense et d'action qui évite aussi au comics de tomber dans l'introspection ennuyeuse. 

Car je vous rassure tout de même : Concrete n'est pas la version comics du Penseur de Rodin.

Il est d'ailleurs important d'ajouter que Concrete n'est pas qu'un long chemin de croix dépressif mais possède un humour pince-sans-rire du meilleur cru dont fait preuve le personnage dans sa narration en "voix-off". Et j'en arrive alors à ce qui fait l'intérêt principal de cette bande dessinée selon moi : une narration de grande qualité, portée par la voix intérieure d'un Concrete émouvant et poétique, faisant preuve d'autant de dérision que de gravité sur son cas (en un mot : de lucidité) qui contribuent grandement au plaisir qu'on y prend et à l'empathie que l'on ressent pour un personnage dont on aurait pu craindre que la mollesse et les quelques moments d'apitoiement finissent par lasser. Il n'en est rien.

 

 

Mon seul regret : un dessin franchement moyen au style aussi désuet que ce que l'on peut trouver dans des vieux Strange (mais on peut aimer) qui est loin de faire honneur au scénario. Et comme c'est le même Paul Chadwick qui occupe les deux postes, je regrette qu'il ne s'en soit pas tenu à écrire l'histoire en la faisant illustrer par un autre dont le style m'aurait davantage convenu. Pourtant, la couverture (ainsi que les deux illustrations en fin de volume et celle de la quatrième de couverture) en crayonné et mises en couleurs pastels laissaient présager un graphisme de très bonne tenue, qui disparaît pourtant avec les planches et l'encrage. Mais le découpage est, lui, irréprochable.

 

 

Une bonne surprise pour le premier comics que je lis (il est vrai que j'en lis peu) qui privilégie à ce point l'émotion plutôt que l'action en feignant de marcher sur les traces d'un courant "action à gogos" pour l'ignorer sitôt après.

Par EdenBlog - Publié dans : Bandes dessinées
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Lundi 31 janvier 2011 1 31 /01 /Jan /2011 22:02

signe-lune-bonet-munuera-L-1.jpeg       Le-signe-de-la-lune-page04

Aldea est une région isolée et perdue, ses habitants sont ancrés dans les peurs et croyances d'un monde ancestral. Dans le décor d'une immense forêt, Artémis, accompagnée de son petit frère, sera au cœur d'un drame qui changera son existence et la confrontera à ses deux plus grandes obsessions : la lune et sa beauté hypnotique, et l'enfant qu'elle voit chaque nuit dans ses cauchemars...

 

 

On entre dans cet album comme l’insecte nocturne irrésistiblement attiré par la clarté d’une lampe. En l’occurrence, il s’agit pourtant ici d’une lumière plus subtile, plus diffuse mais non moins hypnotique : celle que déverse sur terre l’astre lunaire dans sa plénitude, figure emblématique des amateurs de fantastique, d’épouvante gothique mais aussi des rêveurs et des poètes au nez trop long.

Familier de trois de ces catégories (car je n’aurai pas le toupet « pointé contre cavalerie » de prétendre rivaliser avec le poète gascon, même pour les beaux yeux de Séléné), cet album devait tôt ou tard croiser ma route.

Plutôt tard, en fait, car il m’aura tout de même fallu plus d’un an pour me décider à l’acheter. Car si j’avais été séduit, enchanté, conquis, happé, caressé, par la beauté à la fois fuligineuse et opaline de ses planches, il me restait un soupçon de défiance envers un scénario qui pouvait venir recouvrir d’un sombre nuage ce soleil des loups si bien honoré par le pinceau du sire Munuera. 

A la rigueur, je suis toujours prêt à concéder à une œuvre bien des défauts, des lacunes, des approximations, des maladresses, si tant est que de celle-ci se dégage un charme qui les atténuerait à mes yeux et donnerait raison à la formule bien connue selon laquelle le tout est (parfois) davantage que la somme de ses parties.

Cruelle ironie ! Il se trouve justement que, à l’issue de ma lecture et circonstances oblige, je doive sacrifier à cette logique toute arithmétique dont je pensais cette fois pouvoir me passer.

Car de parties, il en bien question ici, et Le signe de la lune se divise en deux quartiers très nets et, hélas, inégaux.

 

 

Le premier, avec ses scènes forestières baignées par la clarté lunaire, le monde fantasmatique de l’enfance et le drame qui survient, a emporté mon adhésion. Comme il s‘agit d‘un conte, son décor, ses personnages et les petits événements l’émaillant s’en tiennent à des figures archétypales : la forêt sombre et mystérieuse, le puits interdit renfermant on ne sait quel abomination, la tour branlante dardant sa pointe sur la rotondité de notre cucurbite luminescente, une grande sœur arborant un chaperon rouge (seule touche de couleur remarquable au milieu d’un univers de gris et de blanc) veillant sur son remuant petit frère, un garçon solitaire entretenant un rapport privilégié avec les animaux, un vieil avorton constamment malmené comme tous les idiots de village et une bande de sales gosses désœuvrés et cruels menés par une petite brute en guise de leader sociopathe. 

Classique mais envoûtante, cette partie laissait présager une plongée fascinante dans un imaginaire macabre mais enthousiasmant, empreinte d’une poésie noire, encore renforcé par le tragique événement qui la clôturait. 

Et je m’attendais donc, pour la suite, à être immergé au cœur d’un maelström proprement fantastique (que l’album n’avait alors fait qu’effleurer) où, peut-être, la fantasmagorie résultant à la fois des obsessions de la jeune Artémis et de son drame personnel se mêlerait au quotidien d’un village avec ses détails pittoresques, ces figures bien campées pour m’offrir une œuvre située entre le rêve (ou le cauchemar) et la réalité, les troubles intimes de la psyché et ses rapports avec le monde extérieur qui, vaille que vaille, tient toujours à garder ses prérogatives. L’intérêt se situe souvent dans l’interpénétration des deux. 

 

 

Au lieu de quoi, la seconde partie (qui voit les personnages principaux devenus adultes) retombe à un niveau beaucoup plus terre-à-terre, centrée principalement sur les turpitudes de Rufo, petite brute devenu grand seigneur de son patelin, qui écrase de son omniprésence frustre le charme du début. Exit donc les errances au clair de lune, les chasses aux amulettes, les chimères que l’on ose à peine imaginer : place à la menace autrement plus banale d’un despote à la brutalité plus prévisible et plus monotone, le scénario reléguant la jeune Artémis à une claustration volontaire qui, de fait, l’écarte d’une grande partie de la narration, et son prétendant Brindille à un second rôle d’indécis mélancolique traînant ses frustrations.

Quant au personnage du marchand ambulant Merveilles, seul protagoniste à ce stade du récit a avoir vraiment du relief et dont la nature apparemment magique me donnait l’espoir de renouer avec l’ambiance fantastique de la première partie, son utilisation m‘a laissé un peu dubitatif. Car après une entrée pleine de panache (j’ai d’ailleurs été frappé par sa ressemblance avec Cyrano), le voici quittant la scène aussi brutalement qu’il y était entré, emportant avec lui son mystère et ramenant à nouveau le lecteur aux soubassements d’un scénario dont l’enjeu n’est plus que la rivalité entre deux mâles (Rufo et Brindille) pour la jolie femelle Artémis.

Il est possible (probable ?) que les auteurs aient voulu figurer, ainsi, la différence entre le monde de l’enfance et celui des adultes mais la cassure est brutale et le scénario, même dans cette optique qui pouvait être intéressante, n’est pas parvenu à suscite tout l‘intérêt que j‘étais bien disposé à lui accorder, tout en perdant beaucoup de sa séduction initiale qui se voulait par ailleurs fantastique. 

Hors, le « fantastique » se révèle finalement bien peu présent dans l’album, de même que les croyances et superstitions qui étaient censés le nourrir, tous ces éléments prometteurs étant encore une fois balayés par la tournure plus banale et moins inspirée que prend l’histoire.  

Quant à la lune - et tout ce qu‘elle pouvait charrier de fascinant - , il m’a surtout semblé qu’elle brillait dans cette seconde partie par… son absence, remplacée par Mars la rouge, la belliqueuse, quand bien même elle opère un petit come-back à la fin. 

Quid donc du « conte fantastique, noir et fascinant, une œuvre tendre et crépusculaire » annoncé sur la quatrième de couverture et qui, somme toute, ne correspond surtout qu’à la première moitié de l’album, de même d'ailleurs que le petit résumé que j'ai tenu à reproduire tel quel en début de chronique pour marquer le petit malentendu dont il se rend partiellement "coupable" ?

Certes, ce n’est déjà pas si mal mais on est en droit de se sentir un peu frustré en ayant entre les mains un album bien lesté de ses 130 pages qui vous faisait miroiter plus de matière et ne vous laisse, au final, qu’à moitié satisfait

 

 

Reste alors le dessin, bien sûr. 

Car il convient de saluer (surtout) le magnifique travail graphique de Munuera, qui a lui seul semble combler certaines lacunes du scénario et, en quelques vignettes, rassembler toute la poésie et la profondeur que l’on pouvait espérer de l’entreprise et ne m'a pas fait regretter l'achat de l'album (au prix par ailleurs raisonnable au vu de la qualité de l'objet).

Si je n’ai jamais été convaincu par sa reprise de Spirou et Fantasio avec son acolyte Morvan, je dois reconnaître le talent dont a fait preuve le dessinateur ici, jouant avec toute une gamme de gris, éclairés à l’occasion par la blancheur hypnotique de la lune, et un trait net, précis, dynamique, offrant des personnages bien expressifs. 

Son travail contribue en grande partie à la fascination, malgré toutes mes réserves, qu’exerce sur moi cet album (et qui explique ma cote) que j’aurais seulement souhaité doté de plus d'épaisseur et de…magie.

 

 

Par EdenBlog - Publié dans : Bandes dessinées
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Lundi 31 janvier 2011 1 31 /01 /Jan /2011 21:51

Claymore1 03122006 ClaymoreYagi3 18042007 ClaymoreYagi8 07062008 110344

T.1 : La tueuse aux yeux d'argent/ T.2 : Les ténèbres de la terre sainte/ T.3 : Thérèse la souriante/T.4 : Le stigmate de la mort/ T.5 : Histoire de guerrières/ T.6 : La chasse interminable/ T.7 : Les qualifications des guerrières/T.8 : L'antre de la sorcière.

 

 

Depuis l'Antiquité, les hommes vivent et meurent dévorés par des démons contre lesquels ils ne peuvent rien. Pour en venir à bout, une organisation a créé une race de guerrières mi-humaines mi-démones, les "Claymore". Celles-ci, dotées de capacités exceptionnelles issues de leur énergie démoniaque et dont les yeux argentés leur permettent de discerner la présence des démons, les affrontent inlassablement, munies d'une grande épée portée sur leur dos. Mais la condition des Claymores est plus tragique qu'héroïque et les agissements douteux de leurs invisibles employeurs, de même que les conséquences des règles strictes auxquelles elles doivent se soumettre, pourraient bien pour la première fois depuis des siècles menacer cette mécanique sois-disant parfaite. Par ailleurs, nous apprendrons également qu'une guerre semble se préparer, trois super-démons recrutant peu à peu des troupes aux quatre coins du continent. Mais Claymore, c'est aussi et plus particulièrement les aventures d'une de ces guerrières, Claire, et de son jeune compagnon humain Raki, dont nous suivons le parcours et les nombreuses épreuves.   

 

En soi, le sujet de cette série n'a rien d'original. Nombre de mangas de type shonen mettent en scène de jeunes guerrières à la nature hybride (mi-humaine mi-vampire, mi-humaine mi-démone, mi-humaine mi-ce que vous voulez) munies d'armes blanches et/ou de pouvoirs surnaturels pour effectuer leurs missions. De cette hybridation naît souvent des personnages au caractère ambivalent, finalement aussi peu fréquentables que leurs odieuses proies. Pourtant, Claymore est actuellement le seul shonen du genre à m'avoir séduit. Les raisons sont multiples et se retrouveront de manière implicite tout au long de ma chronique. Comme j'en suis déjà au tome 8 à l'heure où je me décide à en parler, je vais me contenter de dégager les grandes lignes de la série (son histoire, ses protagonistes, son monde, ses enjeux, ses thèmes) plutôt que de détailler laborieusement le contenu de chaque volume.  

 

 

Des "anges" (exterminateurs)... 

Le premier tome nous présente donc une de ces Claymore, Claire, dont les caractéristiques n'inclinent guère le lecteur au départ à éprouver la moindre empathie : froide, inexpressive, laconique, impitoyable, (forcément) à peine humaine. Une véritable machine à trancher du démon par paquet de dix qui, sitôt sa besogne expédiée sans état d'âme, s'en retourne d'où elle est venue tel un pistolero de western-spaghetti. Ne recherchant ni la gratitude, ni les récompenses, ni les honneurs, ni même la moindre rétribution. Déconcertante Claymore, de laquelle émane à la rigueur un certain pouvoir de fascination un brin morbide : de celle que l'on peut attribuer aux reptiles ou aux panthères. Une impression encore renforcée par un physique angélique et gracieux qui nous ferait presque oublier ce qui se cache derrière son joli minois. Tâchons cependant de garder la tête froide car les Claymores, au cas où il faudrait encore le préciser, ne sont pas du genre à se laisser baratiner par les mâles de passage. A ce stade, elles paraissent bien décourageantes. Et pourtant... N'importe quel auteur sait pertinemment qu'un héros ou une héroïne dénué(e) de toute humanité n'a aucune chance de plaire au lecteur, qui veut pouvoir se familiariser avec les personnages, suivre leur parcours, bref s'intéresser à eux, fussent-ils à moitié démoniaque (mais à moitié seulement, voilà toute la nuance). C'est pourquoi Norihiro Yagi a eu la judicieuse idée d'adjoindre à sa Claymore-vedette un jeune garçon, Raki, dont la famille a été décimée par des démons. Le passage de la tueuse aux yeux d'argent dans son petit village aura sur ce garçon perdu et sans attaches un tel impact qu'il n'hésitera pas à imposer difficilement sa présence à celle qui, de son côté, n'éprouve à ce moment de l'histoire aucune envie de s'encombrer d'un morveux qui rendrait de surcroît ses missions plus compliquées. La persévérance de Raki sera toutefois payante et l'acceptation progressive de Claire envers son compagnon permet alors au mangaka de nous révéler, petit à petit, trois aspects importants des premiers tomes : une Claymore moins imperméable aux émotions et aux sentiments que nous le pensions de prime abord, la naissance d'un jolie complicité résultant de deux souffrances et deux solitudes qui finissent pas se reconnaîtrent et se rejoindrent dans une relation du type "grande soeur et petit frère".

 

Mais avec Raki, nous découvrons surtout toute la tragédie existentielle de ces farouches guerrières qui étaient autrefois de simples jeunes filles victimes d'une mystérieuse organisation religieuse qui, non contente de les avoir privées de force d'une part de leur humanité, les envoient au combat sans se soucier de leur sort puisque, au final, toutes sont remplaçables à un moment ou à un autre. Forcées d'accepter leur pathétique destin, les Claymores remplissent donc aussi stoïquement que possible leurs missions qui paraît ne jamais avoir de fin dans ce monde où les démons pullulent. 

 

Comme si cela ne suffisait pas, l'auteur ajoute un élément aussi terrifiant que capital. En effet, si les capacités hors-normes des Claymores proviennent en grande partie de leur énergie démoniaque, celle-ci ne doit pas dépasser un certain stade. Libérer une trop grande quantité de cette énergie lors d'un affrontement particulièrement difficile risque de les faire passer de "l'autre côté", la partie démon prenant alors le contrôle total de leur être. Dans ce cas, la sanction est immédiate : la guerrière exaltée (selon le terme employé dans la série) sera éliminée par ses propres consoeurs. Impitoyablement. Et nous apprendrons assez vite que cette exaltation, loin d'être exceptionnelle, est le sort qui leur est de toute façon réservé tôt ou tard selon les circonstances et leur tempérament propre (une Claymore de nature trop agressive ayant plus de chances de sombrer rapidement dans l'exaltation qu'une autre, plus pondérée). Cette loi aussi dramatique qu'injuste crée chez le lecteur un fort sentiment de fatalité, la vie de chaque Claymore étant alors perçue comme la "chronique d'une mort (violente) annoncée". Avec un tel fardeau et une telle absence de perspectives, ces guerrières suscitent alors davantage notre sympathie. Et pour peu que l'une d'elle (Claire, en l'occurrence, qui reste le personnage central des histoires) redécouvre grâce à son jeune compagnon une humanité qu'elle avait pris soin d'étouffer par fatalisme, elle ne peut qu'emporter notre adhésion et nous intéresser à son devenir. D'autant que, malin, l'auteur nous confirme, chemin faisant, que la nature de Claire est décidément différente de celles de ses congénères. Une différence qui, sans vouloir trop en révéler ici, tient aux conditions particulières (pour ne pas dire uniques) qui l'ont fait accéder au statut de Claymore. Au long de la série, nous ferons un peu connaissance avec d'autres Claymores (Thérèse, Miria, Hélène, Denève, Irène, Ophélie, Priscilla, Galatée, etc... ) qui - mis à part la première - sont loin d'inspirer autant l'empathie que l'héroïne principale. Ce sera au moins l'occasion d'apprendre que chaque guerrière possède un numéro qui les situe dans une hiérarchie tenant compte de leur puissance (la n°1 étant bien évidemment la plus redoutée de toutes et la n°47 la plus faible) mais aussi que chacune détient un talent qui lui est bien spécifique. Par exemple la faculté (proche de la précognition) d'anticiper une attaque grâce à une "lecture" du flux démoniaque de l'adversaire ou encore une agilité stupéfiante dans le maniement de l'épée. Je ne vous dirai pas quelle est la position de Claire dans la hiérarchie, ni son talent particulier car il faut bien laisser un peu de place au mystère. 

 

 

 

...et des démon(e)s

Les démons les plus fréquents se dissimulent perfidement derrière une apparence humaine des plus banales et ce n'est qu'au moment où ils sont identifiés par les Claymores qu'ils révèlent leur véritable aspect. Celui-ci est d'ailleurs peu original et aucun de ces démons ne se distingue vraiment de l'autre. Il s'agit en fait de démons mineurs, fort nombreux dans ce monde mais peu puissants. De fait, même une soldate du plus faible niveau est capable d'en venir à bout assez rapidement. Très présents dans les premiers tomes, ils déçoivent un peu par la faible résistance qu'ils opposent aux guerrières (si on excepte un démon plus atypique et nettement plus coriace dans le tome 2). Mais heureusement pour le lecteur, qui commençait à ressentir les premiers signes d'ennui le chatouiller, vint les exaltées. L'auteur ne manque pas d'ironie en faisant de ses démon(e)s à la fois plus redoutables et plus intéressant(e)s sur le plan graphique d'anciennes Claymores s'étant laissées corrompre par leur part démoniaque. Adversaires de poids, intelligentes et puissantes, ces démones d'une toute autre trempe exhibent tout aussi fièrement une apparence singulière et spectaculaire qui n'a plus grand chose d'humaine. Leur apparition est toujours un moment de stupeur même pour les soldates les plus aguerries. Ces luttes entre demi-démones et exaltées diffèrent pourtant dans le sens où il s'agit cette fois d'une lutte pour ainsi dire fratricide au goût amer, aucunes des Claymores - exaltées ou non - n'ayant finalement choisi leur condition. Et pendant que tout ce petit monde de marionnettes livrées à leur sort, leurs pulsions et leurs besogne sans fin se massacrent sans répit, l'organisation tire tranquillement les ficelles de ce qui doit ressembler à leurs yeux à un simple jeu pervers (j'y reviendrai dans le paragraphe la concernant). On se demande alors si cette organisation ne serait pas en réalité le véritable ennemi du genre humain et les prochains tomes devraient nous en dire plus. Quoiqu'il en soit, le tome 8 nous apprend également l'existence de trois super-démones éparpillées sur le continent, trois ex-Claymores numéro 1 s'étant exaltées et qui se sont découvert une soif de conquête toute nouvelle. Avec les mystères associés à l'organisation, ce futur conflit devrait probablement être le second grand fil conducteur des volumes à venir mais nous n'en sommes pas encore là.     

 

 

 

Terrain de chasse

Après ce (bref) aperçu des forces en présence, parlons un peu du monde dans lequel elles évoluent. Celui-ci ne porte pas de nom, nous ignorons même si nous sommes sur une Terre parallèle ou dans un autre monde (qui ressemblerait tout de même beaucoup au nôtre, démons exceptés). Le cadre est de toute façon médiéval mais, ô surprise, il ne s'agit pas ici du Japon médiéval. Les décors, les constructions, la religion, les noms des personnages, tout nous indique un moyen-âge "européanisé". Ce choix assez rare dans le manga m'avait frappé et intrigué. Voilà qui change des sempiternels samouraïs, shoguns et des temples nippons et nous donne évidemment, à nous lecteurs francophones, une grande impression de familiarité. Quoiqu'il en soit, sachez que ce monde (ou plutôt ce continent) se divise en 47 provinces, qui est aussi le nombre des Claymores en activité. Géographiquement, le monde de Claymore compte son lot de déserts, de forêts, de montagnes, de plaines, mais malgré cette diversité banale, l'ensemble donne une étrange sensation de monotonie, comme si l'histoire se déployait dans un lieu unique bien que pourtant toujours changeant. Cette impression provient peut-être du fait que ce continent paraît vierge de toute ambition revendicatrice de la part d'éventuels souverains ou conquérants qui baliseraient, en quelque sorte, ce monde et nous donneraient quelques repères, géographiques mais aussi historiques. Hors, Claymore ne nous donne (pour l'instant du moins) aucune information sur de tels aspects de ce monde, si tant est qu'ils existent. Point de royaumes, de politique, de complots, d'alliances, de guerres et tutti quanti : la série ne s'intéresse qu'aux soldates (et à quelques humains entraînés dans leur sillage) qui parcourent le continent pour exécuter leur éternelle besogne. Qui plus est à pieds (leur énergie démoniaque leur permettant de marcher longtemps sans fatigue et sans avoir besoin de beaucoup s'alimenter). Je me suis d'ailleurs interrogé durant plusieurs tomes sur l'absence de chevaux ou de montures quelconques, de même que d'autres moyens de locomotion primitifs tels que charrettes ou chariots, et ce n'est qu'au tome 6 que nous voyons très brièvement des brigands galopant sur des chevaux. J'en fait la remarque car, même si ce n'est qu'un détail, il montre bien à nouveau à quel point l'auteur ne semble se préoccuper que du quotidien des Claymores et de leur entourage immédiat. Dans ce cas, pourquoi s'inquiéter de l'existence ou non de chevaux, cochons ou chameaux puisque les guerrières solitaires n'en ont que faire.

 

 

 

Une organisation bien mystérieuse

J'ai déjà mentionné l'organisation qui emploie les Claymores. Celle-ci étend toute son autorité et son ombre inquiétante sur la série mais, actuellement, je dois avouer qu'elle demeure un mystère complet. En dehors de la mention régulière de son nom dans la bouche des soldates, de certains de ses agissements (manipulations ?) bien troubles qui présagent une vérité que l'on imagine encore plus sombre et de ses hommes en noir à l'esprit retors qui indiquent aux demi-démones leurs missions, nous n'en savons pas plus. Jusqu'au tome 7, nous ignorons où elle se situe, quels sont ses membres, à quoi ils ressemblent et quels sont ses accointances (supposées, suggérées) avec d'éventuelles instances supérieures (religieuses ou démoniaques ?). Tout au plus le huitième opus lève un petit coin du voile sur son lieu d'élection et l'apparence de certains de ses dirigeants mais rien de très révélateur. Ce brouillard qui la dissimule la rend encore plus inquiétante et suspecte. Nous savons cependant (depuis le tome 6) que non contente de pratiquer les hybridations et avoir instaurer des règles précises qui ne peuvent être enfreintes, elle génère de la part de certaines Claymores (quatre en particulier, dont Claire) une suspicion proche de la dissidence. L'organisation, fidèle à sa réputation de quasi omniscience/omnipotence, est d'ailleurs parfaitement au courant de ces "écarts de conduite" de certaines de leurs soldates et cherche même le moyen de les faire tuer en les envoyant, par exemple, dans des missions dont la dangerosité excède leur degré de compétence à chacune. Bref, comme on dit dans la mafia : il pourrait bien arriver à ces Claymores un "regrettable accident". Chaque mission de Claire et de ses trois alliées devient alors, à partir de ce moment, comme autant de pièges insidieusement mis sur leur route : affrontement avec un exalté mâle qui n'était pas prévu au programme du jour (tome 6) ou avec une Claymore réputée pour sa soif de carnage et qui se soucie peu d'éthique (la terrifiante et surpuissante - mais aussi très perturbée - Ophélie dans le tome 7). A ce stade, la série prend donc un tournant plus intéressant : il ne s'agit plus maintenant de simples (et répétitives) chasses au démons mais d'enjeux un brin plus complexes et tortueux où les Claymores en viennent à s'affronter entre elles (en plus de leur lot quotidien de démons à trucider), le tout sur une espèce d'échiquier guerrier mis en place par cette satanée organisation. Si l'on y ajoute quelques motivations personnelles de la part de Claire (se venger de la plus puissante des exaltées qui a jadis décapité son amie) et une éventuelle guerre qui se prépare, voilà de quoi alimenter les autres volumes.

 

 

 

Vous qui entrez ici...

Claymore est une série sans aucun doute cruelle et sanglante. Cette cruauté est présente dans chaque volume, sur le plan physique (les personnages sont fort malmenés et les blessures fréquentes, même si les Claymores disposent de la capacité de se régénérer à l'occasion) mais surtout psychologique. Et personne n'est épargné, pas même les créatures les plus innocentes. Ainsi, dans les volumes 3 et 4, où nous faisons la connaissance grâce à un long flash-back de la Claymore n°1(Thérèse la souriante), nous trouvons dans un village une fillette qui a eu le malheur d'être "adoptée" par un démon d'apparence humaine ne lui ayant manifestement épargné aucun sévice. Les nombreux hématomes et meurtrissures font ainsi du corps chétif de la fillette une cartographie de la souffrance autant physique que morale. Dans le tome 6, l'odieuse Claymore Ophélie se livre à un jeu particulièrement sadique dont le jeune Raki fait les frais, devant une Claire impuissante à l'aider. Et qui continue un autre jeu sanglant avec la même Claire (décidément !). Deux cas parmi d'autres dans un monde médiéval, peut-être, mais exempt de toute attitude chevaleresque. Le vice dépasse de loin une vertu qui semble d'ailleurs inexistante. C'est le règne du plus fort, du plus rapide, du plus puissant, du plus rusé, voir du plus pervers, que l'on soit démon(e) ou moitié-démon(e) (autrement dit Claymore). Trancher ou être tranchée. Entre ses deux puissances démoniaques survivent bien précairement des humains qui ne sont finalement que du bétail pour les démons (grands amateurs de tripes humaines) et quantité assez négligeable pour la plupart des Claymores (qui les ignorent la plupart du temps). Leur insignifiance est d'ailleurs renforcée par une certaine uniformité physique : ils possèdent des caractéristiques assez proches, de villages en villages, comme s'ils sortaient tous d'un nombre réduit de moules. Incapables de se défendre et n'essayant même pas, ils sont entièrement soumis aux règles édictées par une organisation qui consent bien à leur envoyer leur soldates d'élites mais...contre paiement, la charité chrétienne n'étant pas de mise. Inutile de se demander ce qui peut advenir à ceux qui n'ont pas les moyens de payer le tarif. Sanglante, la série l'est assurément et pour tout dire j'apprécie beaucoup le fait que le manga soit (comme la plupart des mangas) en noir et blanc. Sans être d'un estomac très délicat, j'avoue qu'une mise en couleurs de Claymore deviendrait une visite salissante au pays des vermeils. Membres coupés, décapitations, plaies béantes, sang giclant d'une artère sectionnée, les grandes épées de nos soldates occasionnent des dégâts en grand nombre. Cependant (et là aussi, je plussoie), l'auteur nous épargne heureusement les ripailles de démons pas franchement végétariens, évitant ainsi de sombrer dans un gore excessif de série Z. De plus, la finesse du dessin tend à tempérer curieusement toutes ces effusions d'hémoglobine mais je reviendrai sur cet aspect plus tard dans le paragraphe consacré au graphisme.

 

 

 

... n'abandonnez pas tout espoir

Pourtant, au milieu de toute cette violence, de cette souffrance, de cette monstruosité, de ce fatalisme qui feraient de Claymore un désert aride à l'inhumanité qui tiendrait le lecteur à distance, s'intercalent des moments de véritable émotion, tels quelques bourgeons poussant entre deux pierres disjointes. Cette émotion reste discrète, pudique, loin des grandes démonstrations ou de grandes déclarations passionnelles, mais elle est bien présente et se développe surtout dans les rapports entre Claire et Raki comme je l'ai déjà mentionné mais aussi entre Claire et Thérèse la souriante. Ces deux couples de personnages fonctionnent d'ailleurs sur le même schéma : Claire réitère en fait avec le jeune garçon la même relation de tendresse fraternelle qu'elle avait connu avec Thérèse mais dans le sens inverse, devenant cette fois pour lui ce que la Claymore Thérèse avait été pour elle : une protectrice, une amie dévouée et une compagne de galère. De son côté, Raki offrira à la Claymore sans même s'en rendre compte un bien encore plus précieux : une raison de vivre et d'espérer. A sa propre époque, la redoutée et peu tendre (mais aussi tourmentée) Thérèse avait elle-même trouvé en Claire une forme de sérénité comme l'expliquera plus tard la Claymore Irène à Claire : "avec toi, elle a dû passer un moment profondément humain, dense et rempli d'apaisements, même si ce fut court. Je pense qu'elle était heureuse". Cependant, ce regain d'humanité, voir de bonheur, a son revers : une Claymore faisant preuve de sentiments peut voir décroître sa combativité et surtout son absence de pitié, de même qu'être hantée par la crainte permanente de perdre l'être aimé. Une faiblesse que ne peuvent en principe se permettent ces guerrières censées exécuter leur tâche sans états d'âme et qui, dans le cas de Thérèse, la mènera d'ailleurs à sa perte. Ce qui déclenchera, par ailleurs, un sentiment de culpabilité chez Claire. Pourtant, dans son propre cas, son affection pour Raki lui apportera aussi une détermination à survivre qu'elle ne possédait pas avant de le rencontrer. Alors, faiblesse ou force ? Les deux sont évidemment indissociablement liées. Tout cela pour dire que Claymore, malgré sa sécheresse de ton et sa violence permanente, n'est pas un manga dénué de coeur quand bien même on charcute le plus souvent à la force du bras. On ne s'en plaindra pas.

 

 

 

Graphisme en "clair-obscur"

J'ai pris l'habitude ces dernières années d'être tolérant envers des styles graphiques qui ne m'accrochent que très modérément pour pouvoir profiter de scénarios de qualité (l'inverse est par contre moins vrai, une bande dessinée devant être pour moi davantage qu'un joli livre d'images). Avec Claymore, je n'ai pas eu à me forcer beaucoup. En vérité, c'est bien le dessin de Nohiro Yagi qui m'a tout d'abord incité à acheter les deux premiers volumes de cette série. Certains trouveront peut-être celui-ci un peu fade en regard de certains mangas du même genre mais, pour ma part, j'ai été séduit par sa finesse, sa délicatesse, son raffinement, ainsi que le sens du détail de décors sans doute forts récurrents (et un peu monotones) mais très soignés. Les shonen a faire preuve de ce genre d'élégance sont à ma connaissance assez rares. Il suffit de considérer la minutie avec laquelle sont représentés les paysages naturels (forêts denses, reliefs montagneux, plaines herbeuses parsemées de rochers) mais aussi les constructions humaines dont chaque brique, chaque bloc, est bien visible (voir par exemple la cathédrale dans le tome 2). Du "travail d'équerre". Si certains mangas m'ont habitué à des décors urbains d'une précision photographique (Death Note, Ikaru no go, Monster)  celle de Claymore n'est pas tant "photographique" que le résultat d'un travail soigneux et appliqué. Le trait de Yagi est souvent précis, net, délicat (c'est décidément le mot qui me vient le plus à l'esprit pour le définir, quitte à me répéter). Une précision à peine altérée par les scènes d'action, même si rendre compte graphiquement de l'extrême vélocité de certaines guerrières (celle d'Irène est telle que son épée est tout simplement...invisible à l'oeil nu.) n'est pas évident sans tomber dans la confusion. La relative sobriété du découpage est aussi une bonne surprise. Moi qui ait toujours du mal à supporter la disposition et la furie graphique des mangas d'action qui me décourage d'emblée à l'idée de les "déchiffrer", Claymore reste d'une belle lisibilité. Enfin, j'ajouterai que malgré sa noirceur qui l'apparente autant au seinen qu'au shonen, l'auteur use peu d'ombres et encore moins de surfaces noircies à l'extrême (fréquent dans les seinen), l'ensemble donnant au contraire un aspect "ligne claire" qui contraste curieusement avec la noirceur du sujet.

 

 

 

Conclusion provisoire

Dans les limites fixées de ce genre de manga (que je ne lis pas habituellement), où l'action occupe une large place, Claymore est une série très recommandable. Malgré une psychologie relativement sommaire et l'absence d'intrigues (de cour) complexes que je m'attends toujours à trouver dans un contexte médiéval, c'est peut-être justement la simplicité du monde qui y est dépeint mais aussi, paradoxalement, les nombreux points restant encore obscurs qui en font l'intérêt et la singularité, à l'image de ses (anti)héroïnes qui nous paraissent à la fois si difficiles à cerner et pourtant si familières également. Chaque tome nous en révèle un peu plus à chaque fois, sans perdre de vue les figures (guerrières) imposées de ce type de série qui doit probablement respecter son quota de créatures démembrées. Et quand bien même j'eusse aimé, pour ma part, moins d'affrontements physiques répétitifs et une plus grande densité et variété narrative... On pourrait aussi reprocher à l'auteur de ne pas trop se presser pour éclaircir certains points demeurant toujours bien obscurs, voir peut-être laissés en court de route, alors que les combats se taille tout de même la part du lion. Manifestement, la série est prévue pour durer et les détails des fils principaux insérés dans sa trame nous sont livrés au compte-gouttes. Mais encore une fois, ce sont les règles du genre et Claymore, comme en témoignent tout ce que j'ai rédigé dans cette chronique, n'est pas pour autant avare d'éléments intéressants et bien mystérieux. Sans oublier un travail graphique que j'apprécie. Je ne pourrais en dire autant de tant d'autres shonens.

Par EdenBlog - Publié dans : Bandes dessinées
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Lundi 31 janvier 2011 1 31 /01 /Jan /2011 21:44

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Ce curieux manga rompt un peu avec mes habitudes au niveau du dessin, à la naïveté volontaire, soit, mais qui m’éloigne considérablement de séries d’auteurs comme Urasawa et cie. Toutefois, je reste ouvert à tous les styles, pour peu que j’y trouve des raisons de m’y attarder plus que de coutume.

Au premier abord, j’ai surtout été attiré par la couverture, la présentation très soignée (pour ne pas dire luxueuse) pour un manga et un format également plus grand. Passé cette première bonne impression qui aurait pu en rester là, j’ai été surpris, intrigué et j’avoue séduit malgré moi par des planches qui se présentent sous la forme de strips de quatre cases à lire en colonne de haut en bas, bien que contrairement aux strips américains, il y a ici une continuité entre chaque et le toute forme une histoire complète. 

D’emblée, je dois avertir qu’il ne faut pas être allergique à ce style graphique simplifié et « kawaï » avec ces petits personnages aux bouilles assez enfantines peuplant des cases non moins petites. On accroche ou pas. On notera au passage quelques pages en couleurs qui viennent se glisser, de temps à autre, au fil de la lecture, et dont la colorisation est très réussie avec ses dominantes de beige, de vert et de bleu sombre. C’est d’ailleurs une des rares fois dans un manga où j’ai regretté que tout l’album ne soit pas en couleur. L’ambiance générale et l’inspiration sont indubitablement très marquées par l’univers de Tim Burton, univers poético-gothique qui est devenu sa marque de fabrique, mais en moins foisonnant, la mangaka restant plutôt chiche sur le bestiaire fantastique qu’on était en droit d’attendre (une chauve-souris parlante, deux fillettes hybrides, c’est à peu près tout) et préférant se focaliser sur les personnages humains, certes assez pittoresques (voir plus bas). Mais ce n’est pas plus mal.

 

 

Venons-en maintenant au scénario, qui pourrait être la seconde pierre d’achoppement de ce manga atypique pour le lecteur qui aime savoir où le mène l’histoire, ce qui est loin d’être le cas ici. Le scénario reste assez vague sur les questions que se pose fatalement le lecteur : qui est au juste cette énigmatique Kuro ? Pourquoi a-t-elle entamé ce voyage ? Quel est son but véritable ? Pourquoi transporte t-elle un cercueil sur son dos ? D’où provient sa chiroptère de compagne ? Bien qu’il ne s’agisse que d’un premier tome (mais j’ai entendu dire que le second, sorti en même temps, ne nous en apprend guère plus), beaucoup d’énigmes demeurent. Les indices existent bien, mais disséminés par petites touches, au détour d’une réplique, d’un micro-événement ou d’une expression d’où pointe alors sur le visage de Kuro la tristesse de celle qui, nous l’apprendrons tout de même, se sait victime d’une probable malédiction et chercherait à mettre la main sur le/la responsable de son malheur.

Ce manga fait peut-être sien l’adage bien connu selon lequel « le voyage est plus important que la destination ». Il faut donc accepter de flâner avec son héroïne, prendre des chemins de traverse, plutôt que d’aller droit au but. Et personnellement, je n’ai aucun problème avec ce principe narratif. Car tout le manga est principalement constitué (et je dirais même que c’est, à mon sens, son principal intérêt) par les nombreuses rencontres faites par notre voyageuse et qui sera prétexte à un enrichissement des rapports humains de parts et d’autres : l’employée d’une auberge, une jeune fille perdue en forêt, les parents d’une fillette malade, une soi-disant sorcière, un vagabond à moto, un vieil excentrique victime du « syndrome de Münchhausen » (le personnage le plus intéressant selon moi) et un jeune amoureux transi mais trop froussard pour oser déclarer sa flamme à l‘élue de son coeur. Sans oublier ces deux curieuses petites créatures hybrides abandonnées à leur sort par leur créateur, un savant probablement fou et encore plus probablement décédé, dotées de pouvoirs surprenants, que Kuro prendra sous son aile protectrice et qui l’accompagneront tout au long de ses pérégrinations.

 

 

Une des autres constantes du scénario (que la mangaka prend un plaisir manifeste à exploiter plusieurs fois) tient à nous montrer à quel point les apparences peuvent être trompeuses et, pour ce faire, l’auteure joue avec les clichés de l’imagerie traditionnelle propre au fantastique gothique et l’épouvante pour mieux les retourner. Ainsi, dès le début, l’apparence austère et inquiétante de Kuro (sans parler de son sinistre bagage) inspire chez les habitants d’un village une suspicion immédiate doublée d’une inquiétude grandissante : serait-elle un vampire ? Une sorcière ? Cela nous donne droit à une scène très amusante où l’employée de l’auberge, bardée d’un chapelet de gousses d’ail et armée d’un crucifix, rencontre dans un sombre couloir une Kuro qui… lui sauve la vie en la tirant des griffes d’un brigand tout ce qu’il y a de plus humain. 

De même, ses allures de croque-mort lui vaudront d’autres malentendus dans ses rapports avec les gens qu’elle croise alors que (mais faut-il le préciser), Kuro est une jeune fille tout ce qu’il y a de plus fréquentable et toujours disposée à aider son prochain.. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à être victime de ces faux-semblants, et il me suffira de citer l’adorable guérisseuse qui s’est faites elle-aussi, à cause de son isolement, une réputation de sorcière. 

Bref, rien n’est toujours ce qu’il paraît et, en dehors de ce message salutaire toujours bon à rappeler, cette constatation nous vaut des scènes pleines de cocasserie.

 

 

Voici donc un manga fort sympathique, chaleureux, avec une pincée de sucre mais aussi deux pincées de sel, qu’il ne faudrait pas juger trop hâtivement non plus sur son style graphique mignon et sa petite poésie juvénile qui serait fatalement synonyme de mièvrerie.

Ce que Satoko Hiyuduki ne cesse de nous rappeler tout au long de ce voyage.

Par EdenBlog - Publié dans : Bandes dessinées
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